Decolonizing Feminisms – Laura E. Donaldson (1992)

decolo

Si le jargon est impressionnant (j’ai dû m’y reprendre à deux fois), les idées, elles, sont pleines de bon sens. A une époque où le féminisme et ses idées battent leur plein, à l’époque -surtout- d’une sorte de « désir de globalisation » du féminisme, il paraît nécessaire de redéfinir le concept même de féminisme.

Peut-on en effet parler de « féminisme », au singulier? La conscience féministe d’une occidentale blanche de classe moyenne est-il le même que celui d’une femme du Tiers-Monde? La réponse s’impose d’elle-même…Ainsi, Laura E. Donaldson part du postulat que le mot « féminisme » ne peut que s’écrire au pluriel.

Car ce terme, bien qu’il vise à donner l’idée d’une condition féminine unique, dépend d’un grand nombre de facteurs. La classe sociale, bien sûr, mais aussi l’origine, l’âge, le genre, le contexte historique et social etc. Si l’on accepte ces conditions, toute lecture féministe d’une oeuvre devient un véritable champ de mines, où les mines seraient autant d’évidences et de conclusions univoques. Ainsi, selon Laura E. Donaldson, la question du féminisme  repose autant sur le genre que sur des questions raciales et culturelles, et toute forme d’univocité est impossible pour parler de la relation homme-femme, colon-colonisé, ou pour les assimiler entre elles.

Se basant sur des oeuvres aussi « coloniales » que « féministes », l’auteur revient sur nombre de théories canoniques de la critique littéraire féministe. Pour n’en mentionner qu’une, Laura E. Donaldson ré-examine les idées d’une grande théoricienne du post-colonialisme, j’ai nommé Gayatri Spivak. Cette dernière, dans son étude sur Jane Eyre (Three Women’s Texts and a Critique of Imperialism, 1985), assimile l’héroïne éponyme au colon blanc assujettissant la figure de la créole (et donc, de la subalterne) enfermée dans le grenier de Thornfield, Bertha Mason. Epouse de Rochester, sombre et dément double de Jane, sa mort seule garantira l’union des deux personnages « blancs et civilisés ». Selon la lecture de Spivak, Jane devient alors une représentante de l’Empire, et non plus une femme soumises aux codes victoriens du féminin. La critique va plus loin, en assimilant la mort de Bertha par le feu à la pratique indienne du sati, par laquelle une veuve va rejoindre son mari perdu, dans la mort, en s’immolant de son propre chef.

A ceci, Donaldson répond que la lecture de Spivak semble pour le moins culturellement orientée. De plus, il est aisé de faire de Jane, personnage crée au XIXème siècle, une figure de l’impérialisme britannique triomphant. Elle démontre que Jane, bien loin de partager le statut masculin que Spivak lui prête, est une figure de l’indécision, et non de l’auto-détermination. Censée absorber les codes du féminin, Jane n’a de cesse de les rejeter tout en ne parvenant jamais à se libérer du regard phallique des hommes qui l’entourent. Donaldson conclut en arguant qu’à la fin du roman, ce n’est pas l’accession de Jane à un statut « d’égale » de Rochester qui permet leur union, mais bel et bien la diminution physique de Rochester (sa cécité, donc son incapacité à réifier Jane par le biais du regard), qui rend son mariage avec Jane possible.

Ainsi, Laura Donalson examine plusieurs écueils rencontrés par le féminisme: sa lecture univoque des oeuvres féministes ou coloniales, l’importance ou la futilité de prendre en compte le contexte social et historique d’une oeuvre, les adaptations filmiques d’oeuvres, les lectures déconstructivistes ou marxistes, etc…

C’est certes très spécialisé, mais il est facile d’y glaner quelques informations intéressantes sur les oeuvres que l’on aime sans pour autant se plonger dans les grands discours théoriques – et les analyses littéraires ou filmiques de l’auteur sont vraiment très fines et stimulantes!

(Pas de version française à ma connaissance…)

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4 réflexions sur “Decolonizing Feminisms – Laura E. Donaldson (1992)

  1. C’est passionnant. Il peut y avoir de nombreuses interprétations suivant l’angle de vue que l’on prend. il se joue beaucoup de choses inconscientes dans l’écriture et il y a fort à parier que tout ce qui nous fait ou nous défait s’y retrouve.

    • Tout à fait, et c’est bien pour cela que l’on peut faire une lecture marxiste, féministe, post-structuraliste, etc…d’une même oeuvre, et y trouver à chaque fois une grande richesse!

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