A Passage to India – E.M. Forster (1924)

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Mon chemin a croisé celui de Edward Morgan Forster il y a très peu, lors de lectures diverses sur les femmes et l’impérialisme, ou les femmes confrontées à l’Autre. Et à chaque fois, A passage to India était qualifié de chef d’oeuvre, et Forster de génie. Pourtant, je n’avais jamais entendu parler de lui, ou de ce roman! Je me suis donc empressée de le lire, d’autant que le roman britannique de l’époque coloniale est un de mes dadas. Je trouve la question du « fantasme » colonial, de la fascination pour un Orient inventé de toutes pièces absolument passionnante. Et je n’ai pas été déçue.

Edward Morgan Forster est un auteur britannique du début du siècle dernier, qui n’a pas à rougir de ses accointances: le couple Woolf et les membres du Bloomsbury Group, ainsi que le poète de la première guerre mondiale Siegfried Sassoon, pour n’en mentionner que quelques uns. Humaniste convaincu, ses oeuvres sont souvent centrées autour de la question de l’appréhension d’autrui, des rapports humains, ou de l’échec de ceux-ci. A plus forte raison lorsqu’il s’agit de dépeindre l’Inde, comme dans A passage to India, (un pays que Forster connaît bien, pour avoir passé plusieurs années au service d’un Maharadjah), une Inde soumise à l’autorité du « British Raj », et divisée par la religion. C’est également, et je l’ignorais, l’auteur de Chambre avec Vue.

Le roman s’ouvre sur le quotidien dans la petite ville fictive de Chandrapore. Adela Quested vient d’arriver en Inde, et doit y résider quelques temps afin de décider si oui ou non elle accepte d’épouser le Magistrat de la ville, Ronny Heaslop, et ainsi de finir sa vie dans un pays aussi différent du sien. Adela n’a qu’une idée en tête: elle veut « voir l’Inde ». Là où ses compatriotes ne sont que mépris et paternalisme envers le pays et ses habitants, elle est sous l’emprise d’une image totalement fantasmée et érotisée de l’Inde, avide d’aventures, d’orientalisme, de beauté, d’absolu. Sa rencontre avec le Docteur Aziz, un indien musulman, va lui ouvrir les portes de l’Inde telle qu’elle veut la découvrir, de sa « vraie » Inde: il propose de lui faire découvrir les célèbres grottes de Marabar, réseau sous-terrain aux boyaux infinis. Adela, fascinée depuis son arrivée par la vue des collines de Marabar, que l’on aperçoit depuis Chandrapore, s’empresse d’accepter. Un incident va pourtant mettre en péril l’entente cordiale qui existe entre les indiens et leurs oppresseurs britanniques: Adela, à son retour en ville, accuse le Docteur Aziz de l’avoir violée.

Je n’ai jamais rien lu de tel. Ce roman brosse une peinture absolument sinistre de l’impérialisme britannique, mais aussi, des relations humaines en général. Car si la vie à Chandrapore semble se dérouler sans anicroche malgré l’évident racisme anglais, et la compréhensible colère des indiens, la visite aux grottes de Marabar provoque un bouleversement irréversible, pratiquement d’ordre cosmique. Alors que Dieu justifie la présence anglaise en Inde et accompagne cette entreprise, Adela fait dans ces grottes obscures et inhospitalières l’expérience de la véritable horreur. L’écho, retentissant, hypnotique, paralysant, insolent, se superpose à un infini religieux bienveillant, pour devenir un néant par lequel l’homme se retrouve face à sa propre nature. Dieu n’existe plus, dans les grottes de Marabar. Toute l’inoffensive magie prêtée à l’Inde par les colons devient une menace. Les grottes, aux qualités quasi métamorphiques, sont de mèche avec le ciel, avec la terre, pour révéler toute la laideur humaine. La « vérité » que cherchait Adela s’incarne tragiquement dans des relations humaines nécrosées par la différence culturelle, sexuelle, par les intérêts particuliers, par la rancoeur. L’idée de « quête » contenue dans son nom de famille, Quested, ce désir d’Adela de conquérir l’Inde, est aussitôt anéanti par l’ajout de ce -ed passif qui la transforme elle en objet conquis et anéanti par l’Inde. Ainsi en est-il également de tous les autres personnages, dont aucun ne ressortira indemne du coup porté par les grottes de Marabar.

Forster est un formidable romancier, au style elliptique, agressif, et à la fois incroyablement poétique. Son portrait du genre humain est sans concessions, sa capacité à évoquer une idée d’universalité absolument admirable, et sa description d’une Inde mystérieuse et inquiétante tout à fait magique. J’ai été happée, fascinée par ce roman, qui me hante toujours un peu, je dois bien l’admettre (l’écho, toujours cet écho…).

(Titre en français: Route des Indes)

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11 réflexions sur “A Passage to India – E.M. Forster (1924)

  1. Je connais plus Forster par ses adaptations que par ses livres, c’est pour cela que j’ai décidé d’en découvrir absolument un cette année. Et vu ce que tu écris pourquoi pas celui-ci !

  2. Comme Shelbylee je connais bien les adaptations de ses romans, mais je me suis enfin lancé dans la lecture de ses romans avec « Maurice » et compte bien continuer tant j’ai été séduite aussi par le style de cet auteur !

    • Les livres de Georges: comment ai-je fait pour passer à côté de cet auteur toutes ces années? En tout cas je me réjouis de l’avoir découvert, et je n’oublierai pas de me lancer dans « Maurice », à l’occasion!

  3. J’aime beaucoup les romans de Forster ! Mon préféré est probablement « A Room with a View ». Je n’ai pas lu celui-ci, mais j’avais vu l’adaptation ciné (de David Lean je crois).

  4. Je ne l’ai pas lu mais suis une grande admiratrice du film (découvert à l’université, puis acheté dn dvd plusieurs années après), les acteurs y sont parfaits, bouleversants! Quand le Dr Aziz dit « I’m an Indian at last! », quelle scène! Et puis il y a ce cher Alec Guinness…

  5. Votre blog m’intéresse.Je reviendrai.J’ai lu la route des Indes au moment de la sortie du film.J’ai lu Monteriano et surtout,j’ai vu plusieurs fois la trilogie Forster-Ivory, et avais fait une intervention là-dessus au Temps Libre de ma ville.

    • Merci beaucoup de votre intérêt! Je suis une novice en « Forster », et ne connais donc pas tout ce que vous évoquez, mais je vais me renseigner!

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