Real & Imagined Women – R.S.Rajan (1993)

Real

Je ne cesse d’être surprise par la capacité de certains ouvrages théoriques à sembler complètement arides, et à se révéler passionnants. Sous un titre plutôt vague, ce livre étudie une chose plutôt simple: l’écart immense qui existe entre les représentations culturelles et sociales de la femme indienne (qu’elles soient modernes ou anciennes), et la façon dont les femmes elles-mêmes s’emparent de ces représentations « indigènes » pour les subvertir et dessiner par le biais de l’art, leur propre identité.

L’auteur évoque alors des aspects malheureusement inséparables de la vie et de l’identité des femmes indiennes dans l’imaginaire collectif, et surtout dans la construction d’un imaginaire indien: la pratique du sati (mort -volontaire ou non- de l’épouse sur le bûcher funéraire de son époux), le viol, le tabou autour du nom du mari (une femme indienne n’a en effet pas le droit de prononcer le nom de son mari, car cela diminuerait la vie de celui-ci d’un jour à chaque fois), la représentation de la femme indienne « moderne » dans les médias, etc…

A ces croyances non pas populaires mais très répandues (l’épouse commettant le sati le ferait toujours de son plein gré et ne ressentirait aucune douleur; la femme violée se soumettrait volontairement à la répudiation…), Rajeswari Sunder Rajan oppose la réaction artistique de certaines femmes.

Si la subversion ne se fait jamais sur le mode de la confrontation directe (toute tentative de remettre en question des pratiques anciennes présentement glorifiées dans une volonté de contrer l’occidentalisation de l’orient est immédiatement déboulonnée, précisément parce qu’elle est assimilée à l’acte colonial d’interdire des pratiques considérées comme « barbares » par l’oppresseur britannique), elle est tout de même bien présente. Puisqu’il est impossible d’empêcher, même en fiction, le viol, le sati, le meurtre de la femme par son époux dans le but de se procurer une nouvelle dot, ces thèmes sont toujours évoqués. Cependant, et l’auteur l’illustre très bien, ils passent d’une place centrale à une place marginale, et deviennent l’événement traumatique qui va permettre à la femme de devenir un sujet capable de choisir les conséquences que ce drame aura dans sa vie, et non plus un objet passif, à la merci des hommes et des diktats culturels.

Ainsi, si la femme indienne ne se libère jamais totalement du poids de la culture, que sa voix est bien souvent prisonnière du domaine du « domestique », et qu’elle se représente elle-même dans une dialectique de lutte avec le masculin, le simple fait de prendre conscience de soi en tant que sujet doté d’une voix est, pour l’auteur, le premier pas vers une politique qui reste encore à définir.

(Pas de traduction française)

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12 réflexions sur “Real & Imagined Women – R.S.Rajan (1993)

  1. Ton billet est très intéressant et ce sujet est d’actualité. Malheureusement, je ne pense pas avoir le courage ni le niveau pour le lire en anglais. Je ne connaissais pas cette histoire de tabou autour du nom du mari.

    • Shelbylee: oh je suis sûre qu’il y a des équivalents en français! C’est effectivement un sujet passionnant, très dur, mais ce livre était plein d’espoir…Espérons qu’il ait raison.

  2. J’ai toujours été intéressée par les conditions des femmes et par la culture indienne. Bizarrement je n’ai pas lié les deux jusqu’à présent. Je note le livre de Rajeswari Sunder Rajan. Heureusement qu’il est disponible en e-book car le prix en format papier est exorbitant.

    Merci pour ce partage!

    • Emmanuelle: ne m’en parle pas, les lectures théoriques ont eu la peau de ma carte bleue pendant mes études, c’est scandaleux! Vive les e-books et les bibliothèques universitaires!

  3. J’avais souvent l’impression que les femmes s’intéressaient de moins en moins à ces problématiques et que le féminisme était devenu un gros mot. Il n’en est rien donc. les femmes ont toute une mémoire à reconstruire il me semble dans le domaine de la littérature car elles la connaissent mal. Les critiques littéraires ont évacué des manuels beaucoup d’auteures et peu sont passées à la postérité.
    Ton article m’a beaucoup intéressée parce que j’y ai retrouvé certains des livres que j’ai lus d’auteures indiennes et aussi des articles lus sur la problématique de l’écriture.

    • Je ne sais pas ce qu’il en est pour « les femmes », mais en ce qui me concerne, je m’y intéresse beaucoup! Tu as raison, il y a des auteurs absolument magistrales qui sont si peu connues du grand public, c’en est presque scandaleux…

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