The Color Purple – Alice Walker (1983)

SONY DSC

Les premières pages de ce roman m’ont semblé insoutenables. J’avais l’impression de me retrouver quelques mois en arrière, lors de ma lecture de Push par l’auteur Sapphire, roman qui a été adapté en film sous le titre Precious. J’avais vu le film et avais tenu à lire le roman, mais ça avait été une sacrée épreuve, tant il est atroce et va loin dans l’inhumanité. Si bien que lorsque j’ai découvert les premiers chapitres de The Color Purple, où la narratrice, Celie, raconte les viols répétés qu’elle subit de la part de celui qu’elle appelle Papa, la naissance de deux enfants issus de ces viols, et l’enlèvement de ceux-ci par leur géniteur qui en fait on ne sait trop quoi, j’ai vraiment eu des doutes quant à mon envie d’aller jusqu’au bout de cette lecture.

J’ai tenu bon, et bien m’en a pris!

L’histoire se passe entre les deux guerres aux Etats-Unis, dans l’état de Géorgie, et sous la forme d’un roman épistolaire, relate la vie de Celie, une femme noire. Celie écrit à Dieu, puisqu’elle n’a que lui à qui parler. Sa mère est morte, son père la viole, elle est séparée de ses deux enfants, et est ensuite mariée à un homme qu’elle n’aime pas, qu’elle appelle « Monsieur ». Cet homme est veuf, a quatre enfants, et tous les cinq font de la vie de Célie un véritable enfer. Et cette dernière se soumet, consciente que c’est pour elle la condition sine qua non de sa survie, à défaut de vie. Même sa soeur, sa chère soeur Nettie, lui est enlevée par cet époux qui s’est juré de faire payer à Celie le fait que Nettie n’ait pas voulu de lui.

Un beau jour, « Monsieur » installe sa maîtresse à la maison, Sugar Avery, une chanteuse à la réputation sulfureuse et à la beauté envoûtante. Loin de faire naître un sentiment de jalousie chez Celie, qui n’éprouve de toute façon aucun sentiment pour son mari, celle-ci découvre la complicité, l’amitié, et l’amour d’une autre femme. Tout oppose Sugar, moulée dans ses robes aguichantes, et Celie, vilaine et mal attifée, et pourtant, toutes deux font corps contre un monde éminemment masculin et violent.

Lorsqu’un jour, Celie fait une découverte bouleversante: depuis des années, « Monsieur » cache les lettres que sa soeur Nettie tache de lui faire parvenir. Dès lors, Dieu est dans les lettres de Celie remplacé par Nettie, qui devient la confidente de lettres qui ne lui parviennent pas.

A aucun moment The Color Purple ne sombre dans le misérabilisme, et Dieu sait qu’il y aurait pourtant eu matière. Loin d’être un roman simplement descriptif, qui s’attacherait à raconter le triste quotidien des noirs dans le sud des Etats-Unis dans les années 30, cet ouvrage est une véritable prise de pouvoir de la femme noire sur une vie qui n’a jamais rien fait pour lui être facile ou agréable. A travers plusieurs portraits de femmes, l’auteur parle d’espoir, de changement, d’égalité. Il y a Celie bien sûr, qui n’a jamais appris à utiliser sa voix pour s’opposer à quoi que ce soit, Sugar, qui ne s’est jamais soumise aux hommes et assume sa réputation de traînée avec fierté, Sofia, l’épouse du fils aîné de « Monsieur », une colérique amazone qui a toujours refusé que quiconque lève la main sur elle, mais finit brisée par les blancs, et Nettie, qui a quitté toute cette misère pour devenir missionnaire en Afrique, dans l’espoir peut-être d’y retrouver des racines…

Si l’homme apparaît dans un premier temps comme l’oppresseur, l’auteur montre avec talent que les choses sont loin d’être aussi simples. Car ces tyrans domestiques sont, sur la scène publique, eux-mêmes tyrannisés par les blancs, la ségrégation, l’humiliation, constamment émasculés. Et si la révolte de cette poignée de femmes ne doit avoir qu’un effet, c’est celui de prouver à leurs hommes qu’elles sont leurs égales, et qu’aucun coup, qu’aucune brimade ne parviendra à réfréner leur besoin d’émancipation.

(Titre français: La Couleur Pourpre)

The Bone People – Keri Hulme (1984)

SONY DSC

Lauréat du Booker Prize 1985 (mon année de naissance!), ce roman était dans ma Liste à Lire depuis un moment. J’ai beaucoup d’affinités avec ce prix littéraire qui récompense très souvent des ouvrages fabuleux, et je savais donc que j’allais être comblée. D’autant qu’il est assez rare de voir un auteur néo-zélandais (d’origine entre autres maorie), sur le devant de la scène littéraire internationale, et quand on connaît mon goût (encore jeune mais croissant) pour la culture maorie…

J’ai pris mon temps, pour le lire. Dès les premières pages, j’ai compris que j’étais en train de lire quelque chose de spécial, de fort, de rare, qui méritait d’être consommé avec modération, d’être respecté, d’être apprivoisé et pleinement vécu. La présence même de ce livre entre mes mains était l’oeuvre d’une bataille de plusieurs années menée par l’auteur pour faire éditer son roman. Car si tous les éditeurs s’accordaient à admettre le génie de ce livre, aucun d’entre eux ne parvenait à imaginer une quelconque « place » dans leur catalogue pour ce roman si singulier. Jusqu’à ce que trois femmes, ne connaissant rien au monde de l’édition mais persuadées que The Bone People était un véritable joyau, ne récoltent des fonds afin de l’éditer elles-mêmes.

Le roman a connu un succès phénoménal et immédiat.

L’histoire en elle-même ne ressemble à rien de familier. Quelque part sur la côte est de l’île du sud de la Nouvelle-Zélande, une femme recluse dans la tour qu’elle a faite construire pour emmurer son chagrin et sa solitude, se retrouve nez à nez avec un jeune garçon de sept ans, muet et blessé. Cet enfant, Simon (Haimona en maori), a été recueilli par Joe, un maori d’une trentaine d’années qui a perdu femme et enfant. Simon a été retrouvé, quelques années auparavant, échoué sur la plage, à moitié mort à la suite d’une tempête qui a fait disparaître le bateau sur lequel il voyageait. Il est le seul rescapé, et l’enfant, dont personne ne sait rien, que personne ne réclame, est de façon officieuse confié à Joe.

Ces trois âmes brisées se retrouvent donc réunies par le hasard. Kerewin Holmes, la peintre ermite qui s’est retirée du monde à la suite d’une violente dispute avec sa famille et refuse depuis toute interaction affective avec ses semblables. Joe Gillayley, veuf incapable de faire son deuil, et totalement dépassé par l’enfant dont il a la charge. Simon, l’enfant chétif aux cheveux longs et emmêlés, traumatisé par une expérience dont il refuse de parler, et qui ne communique que la plus terrible des violences.

Contre toute attente, une certaine harmonie s’installe entre ces personnes que tout oppose. Simon a pris l’habitude de se réfugier chez Kerewin, et ouvre une minuscule brèche dans coeur durci de celle-ci, qui se prend d’affection pour le garçon. Une affection froide, non-démonstrative, mais honnête et absolue. Joe, le maori solitaire, trouve en Kerewin un pendant féminin, une aide quotidienne dans l’éducation de Simon, ce petit sauvage muet qui par moments, est sujet à des crises de colère indomptables. Et peut-être, une compagne?

L’espoir renaît, doucement, farouchement. Ces êtres blessés, métaphoriquement « nus jusqu’à l’os » redonnent un certain sens à leur quotidien. L’amour est tu, mais il est là, fragile, hésitant. Jusqu’au jour où Kerewin découvre que Joe, lorsqu’il est démuni face à la violence de l’enfant, le bat, de toutes ses forces.

Ce roman est une véritable histoire d’amour. Peu conventionnelle, certes, mais d’une force incroyable. Et puisque l’amour fait souffrir, il s’agit d’un livre douloureux. Violences effroyables sur un enfant, maladie, dépression, suicide…la dureté de la terre et de la culture maorie se reflète dans les destins croisés de ces trois personnages. L’amour, par contre, ne périt jamais. Et tout se lie. Simon, le petit pakeha (ce terme désigne les néo-zélandais blancs d’origine européenne), déboule dans la vie de Joe. Joe, le maori qui, comme tous les autres maoris, habite une terre dont il a été dépossédé par l’Histoire, souffre du racisme, est ostracisé par ces mêmes pakehas. Et au milieu de tout cela, Kerewin, mi-blanche mi-maorie, incapable de savoir qui elle est, souffrant de ne plus avoir de famille et luttant sans trop se l’avouer pour faire de Joe, et de Simon, la famille dont elle a tant besoin.

Le style de Keri Hulme ressemble en tous points à l’image que j’ai de la Nouvelle-Zélande, moi qui sur un an ai passé 4 mois à la parcourir d’un bout à l’autre. Il est dur, sans pitié, inhospitalier, plein de relief. Il est dangereux, rugueux et plein de détails, il est sauvage et somptueux, et n’offre aucun réconfort, si ce n’est la beauté du paysage qu’il dépeint. Elle y brosse avec respect et profondeur le portrait d’un peuple marginalisé, tiraillé entre ses légendes et l’occident. On retrouve dans The Bone People ce qui fait toute la complexité du peuple maori de nos jours, un peuple chez lequel coexiste le plus parfait respect de l’Autre, le plus grand amour de l’Autre, et une violence secrète, abominable et muette.

Un roman absolument magistral.

(Le livre a été traduit et édité par Flammarion dans les années 90, mais n’est depuis plus édité…A lire d’occasion, donc!)

Hernani – Victor Hugo (1830)

photo

Je me demande parfois comment il est possible d’avoir traversé toutes ces années sans lire certaines oeuvres majeures. Hernani en fait partie. Faisait.

D’autant que, sous son vernis un peu austère d’oeuvre académique d’un autre siècle, se cache en fait une pièce qui (alexandrins mis à part!) n’a pas tant vieilli que ça, et reste tantôt drôle, tantôt sincèrement poignante. Une pause « francophone » des plus agréables, que j’ai vraiment appréciée.

Hernani paraît en 1830 et bouleverse soudainement tous les codes de la tragédie, qui cesse dès lors d’être « classique » pour devenir « romantique » (s’en suivra d’ailleurs la fameuse « Bataille d’Hernani » opposant les défenseurs de la tradition aux avant-gardes de l’époque). Là où les auteurs classiques s’inspiraient de l’Antiquité ou de la Bible, Hugo préfère parler des vrais hommes, et ajouter une dimension morale à la dimension purement esthétique. Il est également le premier à littéralement « mélanger les genres » et à faire cohabiter le tragique et le comique, chose tout à fait impensable par le passé.

Ainsi, en 1519 à Saragosse, retrouvons-nous nos deux personnages principaux, Doña Sol et Hernani, occupés à cacher leur amour du futur époux de Doña Sol, Don Ruy Gomez de Silva. Ce dernier, bien plus âgé que sa promise, ne possède pas le charme d’Hernani, brigand recherché dans toute l’Espagne. Un troisième soupirant va faire son apparition, et d’autant plus compliquer ce triangle (rectangle?) amoureux, qu’il s’agit de Don Carlo, le roi d’Espagne lui-même…

Ce dernier, furieux de s’être fait voler le coeur de Doña Sol par un malotru, décide de l’éliminer. C’est sans compter sur Don Ruy Gomez de Silva, qui a un peu de mal à supporter que deux rivaux se disputent sa future femme, et propose un marché à Hernani. Il l’aidera à éliminer le roi d’Espagne, qui a kidnappé la belle, en échange de la vie d’Hernani, qu’il pourra dès lors réclamer à tout instant.

Evidemment, c’est au moment où les deux tourtereaux seront enfin réunis par les liens du mariage que Don Ruy viendra réclamer son dû, pour une fin des plus sanglantes…

Lecture faite dans le cadre du challenge En Scène! 

CategorieShakespeare