The Bone People – Keri Hulme (1984)

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Lauréat du Booker Prize 1985 (mon année de naissance!), ce roman était dans ma Liste à Lire depuis un moment. J’ai beaucoup d’affinités avec ce prix littéraire qui récompense très souvent des ouvrages fabuleux, et je savais donc que j’allais être comblée. D’autant qu’il est assez rare de voir un auteur néo-zélandais (d’origine entre autres maorie), sur le devant de la scène littéraire internationale, et quand on connaît mon goût (encore jeune mais croissant) pour la culture maorie…

J’ai pris mon temps, pour le lire. Dès les premières pages, j’ai compris que j’étais en train de lire quelque chose de spécial, de fort, de rare, qui méritait d’être consommé avec modération, d’être respecté, d’être apprivoisé et pleinement vécu. La présence même de ce livre entre mes mains était l’oeuvre d’une bataille de plusieurs années menée par l’auteur pour faire éditer son roman. Car si tous les éditeurs s’accordaient à admettre le génie de ce livre, aucun d’entre eux ne parvenait à imaginer une quelconque « place » dans leur catalogue pour ce roman si singulier. Jusqu’à ce que trois femmes, ne connaissant rien au monde de l’édition mais persuadées que The Bone People était un véritable joyau, ne récoltent des fonds afin de l’éditer elles-mêmes.

Le roman a connu un succès phénoménal et immédiat.

L’histoire en elle-même ne ressemble à rien de familier. Quelque part sur la côte est de l’île du sud de la Nouvelle-Zélande, une femme recluse dans la tour qu’elle a faite construire pour emmurer son chagrin et sa solitude, se retrouve nez à nez avec un jeune garçon de sept ans, muet et blessé. Cet enfant, Simon (Haimona en maori), a été recueilli par Joe, un maori d’une trentaine d’années qui a perdu femme et enfant. Simon a été retrouvé, quelques années auparavant, échoué sur la plage, à moitié mort à la suite d’une tempête qui a fait disparaître le bateau sur lequel il voyageait. Il est le seul rescapé, et l’enfant, dont personne ne sait rien, que personne ne réclame, est de façon officieuse confié à Joe.

Ces trois âmes brisées se retrouvent donc réunies par le hasard. Kerewin Holmes, la peintre ermite qui s’est retirée du monde à la suite d’une violente dispute avec sa famille et refuse depuis toute interaction affective avec ses semblables. Joe Gillayley, veuf incapable de faire son deuil, et totalement dépassé par l’enfant dont il a la charge. Simon, l’enfant chétif aux cheveux longs et emmêlés, traumatisé par une expérience dont il refuse de parler, et qui ne communique que la plus terrible des violences.

Contre toute attente, une certaine harmonie s’installe entre ces personnes que tout oppose. Simon a pris l’habitude de se réfugier chez Kerewin, et ouvre une minuscule brèche dans coeur durci de celle-ci, qui se prend d’affection pour le garçon. Une affection froide, non-démonstrative, mais honnête et absolue. Joe, le maori solitaire, trouve en Kerewin un pendant féminin, une aide quotidienne dans l’éducation de Simon, ce petit sauvage muet qui par moments, est sujet à des crises de colère indomptables. Et peut-être, une compagne?

L’espoir renaît, doucement, farouchement. Ces êtres blessés, métaphoriquement « nus jusqu’à l’os » redonnent un certain sens à leur quotidien. L’amour est tu, mais il est là, fragile, hésitant. Jusqu’au jour où Kerewin découvre que Joe, lorsqu’il est démuni face à la violence de l’enfant, le bat, de toutes ses forces.

Ce roman est une véritable histoire d’amour. Peu conventionnelle, certes, mais d’une force incroyable. Et puisque l’amour fait souffrir, il s’agit d’un livre douloureux. Violences effroyables sur un enfant, maladie, dépression, suicide…la dureté de la terre et de la culture maorie se reflète dans les destins croisés de ces trois personnages. L’amour, par contre, ne périt jamais. Et tout se lie. Simon, le petit pakeha (ce terme désigne les néo-zélandais blancs d’origine européenne), déboule dans la vie de Joe. Joe, le maori qui, comme tous les autres maoris, habite une terre dont il a été dépossédé par l’Histoire, souffre du racisme, est ostracisé par ces mêmes pakehas. Et au milieu de tout cela, Kerewin, mi-blanche mi-maorie, incapable de savoir qui elle est, souffrant de ne plus avoir de famille et luttant sans trop se l’avouer pour faire de Joe, et de Simon, la famille dont elle a tant besoin.

Le style de Keri Hulme ressemble en tous points à l’image que j’ai de la Nouvelle-Zélande, moi qui sur un an ai passé 4 mois à la parcourir d’un bout à l’autre. Il est dur, sans pitié, inhospitalier, plein de relief. Il est dangereux, rugueux et plein de détails, il est sauvage et somptueux, et n’offre aucun réconfort, si ce n’est la beauté du paysage qu’il dépeint. Elle y brosse avec respect et profondeur le portrait d’un peuple marginalisé, tiraillé entre ses légendes et l’occident. On retrouve dans The Bone People ce qui fait toute la complexité du peuple maori de nos jours, un peuple chez lequel coexiste le plus parfait respect de l’Autre, le plus grand amour de l’Autre, et une violence secrète, abominable et muette.

Un roman absolument magistral.

(Le livre a été traduit et édité par Flammarion dans les années 90, mais n’est depuis plus édité…A lire d’occasion, donc!)

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10 réflexions sur “The Bone People – Keri Hulme (1984)

  1. Ouh la, ce que tu en dis me plaît même si très torturé, blessé, sombre. Et puis comme toi je donne beaucoup de crédit au Booker Prize qui correspond à mes goûts personnels. Je me souviens, il y a plusieurs années (une dizaine ^^ ») avoir réalisé que, décidément, je choisissais – mais par hasard, pas en fonction de ça – des auteurs primés ou sélectionnés pour le Booker Prize.

    • Cela vient sûrement du fait que le prix est réservé aux anglophones, et qu’il y a donc beaucoup d’auteurs du Commonwealth qui sont sélectionnés! Mais c’est effectivement, pour moi, un gage de qualité que de lire un ouvrage sélectionné ou primé par le Booker Prize!

    • Je suis tellement, tellement emballée que j’ai envie que le monde entier lise ce roman MAINTENANT! 🙂 C’est vraiment un roman superbe, j’espère que tu l’apprécieras!

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