The Crocodile – Vincent Eri (1970)

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L’avantage, quand on vit loin de chez soi, c’est qu’on accède à des centaines d’univers qui nous étaient auparavant inconnus. Depuis que je suis en Nouvelle-Zélande, je découvre la richesse des cultures et littératures du Pacifique, et en suis venue, de fil en aiguille, à apprendre deux trois choses sur la (très maigre, il faut bien le dire) littérature de Papouasie-Nouvelle Guinée. Je profite donc du fonds de la bibliothèque universitaire d’Auckland, fantastique dès qu’il s’agit des études sur le Pacifique et l’Océanie. Ce n’est certainement pas en France que j’aurai accès à tout cela…

Les romans comme celui là sont de véritables gifles dans le museau des préjugés selon lesquels ces littératures « mineures » ont un côté très naïf qui ne leur confère pas la profondeur de nos littératures « occidentales ». Personnellement, je trouve bien plus mon compte de richesse littéraire et de profondeur intellectuelle dans certaines oeuvres totalement marginales et sous-représentées que dans la plupart des horreurs dont on nous rebat les oreilles constamment en France.

The Crocodile est le premier roman écrit par un papouasien à avoir été publié. Il narre une partie de la vie de Hoiri, depuis sa jeunesse jusqu’au début de sa vie de jeune adulte. Hoiri, qui a grandi dans le village de Moveave, a reçu une éducation « britannique ». En effet, son père, en tant que membre de la Mission britannique, a fait en sorte que son fils apprenne l’anglais, ce qui est une chose extrêmement rare dans ce petit village reculé où personne ne s’aventure jamais sans une bonne raison. Cette connaissance de l’anglais, dans un contexte historique et social extrêmement troublé, est à la fois un cadeau et un fardeau. L’île est en effet sous la domination de l’armée australienne, et la seconde guerre mondiale fait rage dans le Pacifique. Même dans cette petite île dont on ne soupçonne pas qu’elle y a joué un quelconque rôle, puisque la Papouasie-Nouvelle Guinée se trouve être la dernière ligne de défense de l’Australie contre les attaques du Japon. Ainsi, les hommes des villages sont raflés par une armée totalement méprisante de ces individus aux moeurs si « arriérés », qui sont pour eux des idiots heureusement bien bâtis, faciles à mater, utiles en tant que main d’oeuvre gratuite.

Hoiri va donc faire l’expérience de la dureté d’une acculturation quasiment impossible, d’un côté comme de l’autre. S’il est certes avantagé par rapport à ses semblables que l’ignorance de l’anglais rend de fait serviles et soumis, il est également le seul à voir, à réellement voir, comment les blancs considèrent son peuple. Avec son cousin, il passera plus de trois ans réduit en esclavage par l’armée australienne dans son propre pays.

Mais ce roman nous plonge également au coeur des légendes et croyances papouasiennes. Happé par un monde qui n’est pas le sien et ne lui offre rien de bon, Hoiri est aussi gardien des traditions de son pays, et partage, comme tous les membres de son village, les mêmes croyances. Nous découvrons ainsi un monde où morts et vivants cohabitent en permanence, où les esprits sont pris en compte et considérés dans les actions de chacun. On crie avant de balancer les eaux usagées du haut des maisons, sans quoi un esprit courroucé (et mouillé) pourrait se venger et causer la noyade d’un enfant. On ne cuit pas la nourriture dehors, car il arrive aux esprits de cracher dessus.

Mais surtout, nous découvrons le rapport de ce peuple à l’un des plus grands prédateurs de l’île: le fameux crocodile. Chaque animal est relié à un sorcier, qui le dirige et qui, arbitrairement, lui commande de tuer. Ces hommes ne se font pas connaître, on sait qu’ils sont là, sans que  personne ne sache réellement de qui il s’agit, ni comment ils choisissent leurs victimes. Hoiri à perdu sa mère de la main d’un de ces sombres sorciers, et lorsque sa femme se fait à son tour dévorer par l’un de ces animaux, Hoiri jure de se venger.

Ainsi, Hoiri se retrouve tiraillé entre deux mondes qui s’opposent non sans heurts, et dans lesquels la figure du crocodile se reflète en miroir. Animal sauvage dévorant les plus faibles, le crocodile est à la fois la bête et l’envahisseur britannique, dont on subit la rage sans jamais pouvoir récupérer ce qui nous a été pris, sous peine de terribles représailles…

Une très belle découverte et une lecture fascinante autour d’une culture dont on ne sait, on peut le dire, que très peu de choses, et qui offre un point de vue unique et rare sur une guerre dont on croit tout savoir sans jamais se douter de ce qui a eu lieu en coulisse, loin de tous les regards.

(Pas de traduction en français)

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6 réflexions sur “The Crocodile – Vincent Eri (1970)

  1. J’ai été émue, touchée et choquée, bien que pas surprise, par ce que tu dis de cette réaloté historique. Et comme souvent je retrouve et suis interpellée par ton ouverture d’esprit, ta curiosité et ton humanité qui, tous trois, transparaissent dans tes lignes. Une évidence intellectuelle autant qu’émotionnelle pour moi mais pourtant si rare (en France en tout cas). Bref, une fois de plus je me dois de noter ce titre que j’ai très envie de découvrir!

    • Quel gentil commentaire! En fait je me contente d’aller là où mes lectures théoriques me mènent, et elles mènent souvent à de bien belles découvertes!

      • « You go with the flow », et tu fais bien! 😉
        Et désolée pour les coquilles de mon commentaire, je l’ai écrit sur le téléphone (ce que je fais rarement, je ne suis pas accro à internet sur le téléphone!), en pleine rue, en plein soleil – j’attendais ma fille qu’on me ramenait d’un cours de théâtre avec une copine, en voiture – ; je n’ai même pas vu ces horribles fautes, hum…

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