Balzac et la Petite Tailleuse chinoise – Dai Sijie (2000)

photo-5

Au début des années 70 en Chine, pendant la révolution culturelle de Mao, deux jeunes garçons sont arrachés à leurs familles et envoyés dans la Montagne du Phénix du Ciel pour y subir ce que le gouvernement appelle une « rééducation ». Leur seul crime aura été d’être issus d’une famille « d’intellectuels », en gros, des gens ayant fait des études.

Là-bas, ils découvrent la vie des paysans, travaillent dans des mines, dans les rizières, transportent de l’engrais, pataugent dans la boue du matin jusqu’au soir. Evidemment, il n’est plus question de lire un livre et d’ailleurs, ils ont tous été brûlés ou confisqués. Les seuls livres autorisés sont les grands titres du communisme. Jusqu’au jour où l’une des connaissance des deux garçons, Le Binoclard, leur prête un roman de Balzac en échange d’un service rendu. Les deux garçons le dévorent et l’ami du narrateur, Luo, décide d’en faire profiter celle pour qui bat son coeur, la Petite Tailleuse, en lui racontant le roman. Son but devient alors de transformer cette petite paysanne fort jolie mais mal dégrossie en jeune fille.

C’est cette émancipation intellectuelle que raconte le roman de Dai Sijie. Quelque part, dans un minuscule village perdu au milieu des montagnes chinoises, un quatuor d’adolescents découvre la dissidence la plus insidieuse qui soit, à savoir la liberté intellectuelle qu’apporte la lecture. A l’abri de leurs propres pensées, ils lisent et digèrent Balzac ainsi que les grands auteurs classiques européens, découvrant ainsi l’amour, les relations entre hommes et femmes, la rébellion, la liberté.

Et si chacune de ces lectures constitue pour ces adolescents une échappatoire a leur quotidien misérable dont tous savent qu’ils ne réchapperont pas, elles auront sur la Petite Tailleuse un effet auquel Luo ne s’attendait pas: elle se coupe les cheveux et s’enfuit, pour gagner une grande ville dans laquelle elle aura peut-être un jour la chance d’être quelqu’un, d’être une femme.

Il s’agit un beau roman d’apprentissage, très engagé mais aussi extrêmement poétique, qui nous rappelle le véritable trésor qui se cache dans chaque roman, dans chaque page tournée. Un trésor capable de rendre la souffrance supportable, mais qui permet aussi de se trouver, soi, et de se faire éclore de la façon que l’on veut.

Du Domaine des Murmures – Carole Martinez (2011)

photo-9

J’avais hâte de découvrir cet ouvrage qui a déjà été bien chroniqué sur la blogosphère, et qui avait été très apprécié. Je ne sais pas pour ma part si je m’en souviendrai encore dans quelques mois, mais sa lecture a été fort agréable, et deux heures dans un train en direction de Lyon ont suffi à en venir à bout.

Ce roman tombait à pic puisque j’avais très envie de lire en français après tous ces mois à lire presque exclusivement en anglais, et j’avais également besoin d’une lecture facile, qui m’emporte sans exiger de moi des trésors de concentration. Ceci n’est évidemment nullement une critique, tout bon livre devrait pouvoir susciter cela chez son lecteur! Le pari a été remporté, puisque j’ai passé un bon moment en compagnie du deuxième roman de Carole Martinez, après Coeur Cousu, qui avait également été acclamé et dont j’ai entendu beaucoup de bien, même si je n’ai pas encore eu l’occasion d’y mettre le nez.

L’histoire se passe en 1187, et la jeune Esclarmonde, âgée de 15 ans, va être mariée à un homme qu’elle abhorre. Plutôt que d’être unie à ce monstre, elle annonce lors de sa cérémonie de mariage son désir d’offrir sa vie à Dieu. Elle finira ses jours emmurée dans une minuscule cellule, seule façon pour elle d’échapper à une vie entièrement dirigée par les hommes. Au matin de sa réclusion, alors qu’elle profite de la douceur d’une dernière aube, Esclarmonde se fait violer. Elle sera donc enfermée avec le fruit de ce viol, dont elle accouchera 9 mois plus tard, seule dans sa cellule.

L’histoire, peu commune, est précisément à cause de cela extrêmement rafraîchissante. Mais c’est surtout le style qui m’a beaucoup plu. Ce texte, qui nous parvient par-delà les siècles, où l’on entend faiblement la voix d’Esclarmonde nous livrer son histoire, comme prisonnière des pierres du Domaine des Murmures, côtoie l’univers de la légende, frôle le réalisme magique, est empreint de religion, de fables, de croyances médiévales. On y plonge comme dans un rêve, et on se surprendrait presque, à l’instar des pèlerins qui viennent se souler de la voix de la très Sainte Esclarmonde, ayant donné la vie tout en étant vierge, à croire également en sa sainteté, et à boire ses paroles, ce filet de voix toujours à deux doigts de s’éteindre.

Esclarmonde parle pour toutes les femmes qui ont donné leur vie à Dieu pour échapper à celle des hommes, dans laquelle elles ne sont rien. Elle parle pour toutes les femmes qui ont refusé de se soumettre, et qui ont évidemment été brisées. Elle parle aussi pour toutes les légendes contenues dans les vieilles pierres de notre pays, qu’on ne prend plus la peine d’écouter.

Après tout, peut-être que je m’en souviendrai encore dans quelques mois…

 

La Conquête de l’Amérique – Tzvetan Todorov (1982)

photo-8

J’ai fait de petites infidélités à Janet Frame ces derniers temps, en me plongeant dans un ouvrage passionnant de Tzvetan Todorov, La Conquête de l’Amérique. Il s’agit d’un essai, tout à fait abordable par ailleurs, sur la relation du « je » à « l’autre », notamment lors de la « véritable » première et de la plus importante conquête européenne, celle de l’Amérique par les espagnols au 15ème et 16ème siècle.

A travers les écrits de différents religieux et missionnaires, Todorov retrace les grandes étapes de la Conquista, d’abord par Christophe Colomb puis par Cortés, et étudie la ou les différents types de communication qui se sont établis entre les espagnols et le Nouveau-Monde, entre les espagnols et Indiens, ainsi qu’entre les Indiens et leurs envahisseurs (modes de communication tout à fait différents et dont l’incompréhension mutuelle a eu les conséquences tragiques que l’ont connaît).

La thèse de Todorov dans cet essai, est que les rapports instaurés lors de la Conquista entre les occidentaux et les Indiens, ce premier vrai « Autre » que l’on découvre sans jamais avoir imaginé trouver d’autres êtres vivants sur ce nouveau territoire, a posé les jalons de notre rapport à l’Autre, depuis le 16ème siècle jusqu’à nos jours.

L’appréhension de cet être qui est à la fois identique à soi et pourtant bien différent, cause des réactions telles que l’assimilation, lorsque dans un effort de comprendre l’Autre on plaque sur lui ses propres intentions, motifs, connaissances, ou bien au contraire, le rejet. Inévitablement, le rejet s’assortit d’une notion d’infériorité puisque tout ce qui est différent, dans la pensée occidentale, est nécessairement inférieur. Ainsi nous découvrons à travers des textes historiques, ethnologiques, presque scientifiques, la façon dont les espagnols ont appréhendé les Indiens, et surtout, la façon dont et les raisons pour lesquelles les civilisations d’Amérique centrale (telles que les Aztèques ou les Mayas) se sont éteintes au contact de ces conquistadores.

Cet ouvrage est une mine d’informations passionnante sur cette période relativement méconnue ou mal connue, et les citations d’ouvrages du 16ème siècle sont incroyablement éclairantes sur la pensée des conquistadores, et sur leur vision des Indiens. Et on ne peut s’empêcher de refermer ce livre, malgré tant de choses apprises, un peu écoeuré par un tel gâchis: la perte de plusieurs civilisations puissantes et somptueuses…