Le Diable au Corps – Raymond Radiguet (1923)

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En ce moment, je n’ai pas le coeur à lire de longs romans, j’en profite donc pour dépouiller ma bibliothèque de tous ses petits ouvrages, en attendant des temps plus cléments où j’aurai tout le loisir de me plonger dans de gros pavés (malheureusement, ça n’est pas pour tout de suite semblerait-il…).

J’ai donc opté pour ce petit roman du jeune Raymond Radiguet, mort de façon précoce à 20 ans après avoir été salué par la critique pour ce roman très provocateur, qui s’attaque à des monstres sacrés de l’époque, à savoir les soldats de la première guerre mondiale.

Le narrateur, qui n’est jamais nommé, a 15 ans. Il fait un beau jour la connaissance de la jolie Marthe, plus âgée que lui, fille d’amis de ses parents, et promise à Jacques, un jeune homme aussitôt parti pour le front. Par défi, il décide de la séduire, et se prend à son propre jeu. Ce qui n’était au début qu’une petite amourette ne tarde pas à devenir une histoire d’amour aussi passionnée que destructrice, car le narrateur, bien trop jeune pour être parfaitement raisonnable, n’aime rien tant que l’excès, surtout en ce qui concerne les sentiments.

Le voisinage ne tarde pas à remarquer la présence quasi-permanente du jeune homme chez Marthe et son mari parti au front. La rumeur enfle, Marthe est déshonorée, car elle ne semble avoir aucun scrupule à salir son soldat d’époux, par définition un héros national. Les deux jeunes prennent, toujours par défi, le parti de ne plus réellement se cacher, leur amour brandi comme un bouclier contre ce monde trop bien pensant. Mais le jour où Marthe tombe enceinte, les choses se compliquent et scellent l’issue tragique de cette histoire d’amour disproportionnée, dont les deux jeunes amants perdent rapidement le contrôle.

Si je n’ai pas été a proprement parlé transcendée ou bouleversée par ce roman qui a tout de même, il faut bien le dire, assez mal vieilli, je dois dire que j’ai pris un plaisir un peu nostalgique à me plonger dans l’intensité de cette histoire d’amour, que l’on peut dire bancale, et qui n’a pas été sans ma rappeler la fougue du Blé en Herbe de Colette, par exemple.

Mon coeur d’adolescente a lui, adoré…

Old Times – Harold Pinter (1971)

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Voilà une pièce bien curieuse! Je connaissais un peu Pinter pour en avoir joué des extraits lorsque je faisais du théâtre à l’université, mais je n’avais jamais été aussi déroutée par ce que je connaissais de lui! Ce texte m’a fait penser à bien des égards au film Mulholland Drive (si vous l’avez vu, vous comprendrez mieux la bizarrerie dont je parle!), et m’a assez plu pour cette même raison du coup…

Kate et Deeley sont mariés. Assis dans leur salon, ils attendent la venue d’une certaine Anna, une ancienne amie et colocataire de Kate. Une fois Anna arrivée, Deeley et cette dernière se mettent à parler du passé, Kate acquiesce, silencieusement. Ils parlent de l’époque où Kate et Anna vivaient ensemble, Anna raconte comment elle aimait emprunter la lingerie de Kate, comment elle a un jour retrouvé un homme en larmes dans la chambre de Kate, comment un soir, à une fête, elle était assise en face d’un homme qui n’a cessé de regarder sous sa jupe…

L’échange est étrange, Deeley n’est pas censé la connaître, et ne semble pourtant pas dupe. Lorsque Kate décide d’aller prendre une douche, Deeley prend les devants. Anna et elle se seraient déjà rencontrés, à la fameuse soirée. D’ailleurs à cette époque, Anna n’avait de cesse que de ressembler à Kate autant que possible, au point de vouloir usurper son identité. Anna nie tout. Et lorsque Kate sort de la salle de bains, et dit à Anna qu’elle se rappelle l’avoir vue morte…

La pièce se termine sans nous livrer beaucoup plus d’explications. J’ai eu l’impression d’une sorte de schizophrénie, où Kate et Anna seraient un seul et même personnage, véritablement scindé entre le passé et le présent, se racontant sans cesse une histoire afin d’essayer de rationaliser cette personnalité multiple. Une histoire où la jeune Kate timide aurait inventé l’audacieuse Anna, à l’aise avec le désir de Deeley, mais qui a besoin de Kate (d’où l’emprunt constant de lingerie) pour se rendre désirable, un peu comme si Kate échouait à cause d’Anna, et qu’Anna réussissait grâce à Kate…

Je ne sais pas si j’aurai autant de patience pour démêler les fils de cette pièce que pour Mulholland Drive sur lequel j’ai passé des heures à cogiter et à élaborer une théorie (j’étais jeune, j’avais du temps!), mais j’ai aimé me laisser emporter par ce trouble et cette incertitude. J’aime bien que l’on ne me donne pas toutes les clefs, qu’on me laisse dans le flou, que les choses ne soient pas nécessairement résolues. Et là, j’ai été servie!

Pièce lue dans le cadre du Challenge En Scène!

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L’asphyxie – Violette Leduc (1946)

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Autobiographique (comme le reste de l’oeuvre de Violette Leduc), ce premier roman narre l’enfance de l’auteur, une enfance solitaire, douloureuse, faite d’amour non rendu et de brimades perpétuelles. La jeune Violette est née dans le nord de la France, d’une mère coquette et volage, d’un père qui ne l’a jamais reconnue. Une enfant non désirée. Depuis le jour de sa naissance, elle tache de composer avec ce statut d’intruse, et se glisse petit à petit dans la peau du bouc émissaire. Sa mère la rejette, projette sur sa fille toute sa frustration de femme à qui une grossesse non souhaitée a volé la vie. Violences verbales, insultes, froideur, la jeune Violette ne vit que pour obtenir des miettes d’amour maternel.

Mendiante affective, elle trouve un équilibre dans la tendresse sans borne de sa grand-mère. Jusqu’au jour où celle-ci décède. Le monde de Violette s’écroule, elle pleure, et comme sa mère ne supporte pas cette enfant geignarde et dépendante, elle l’envoie en pensionnat. La vie n’est guère mieux là-bas. Définitivement éloignée de cette mère dont elle n’attend qu’un geste tendre, Violette est passive, discrète, fragile.  Mais le pensionnat, à la longue, finit par prendre des airs de famille. Hiérarchie, adultes, enfants, cela ressemble presque à un clan. Et lorsque sa mère décide de ne pas venir à la chercher à l’occasion d’un week-end de 3 jours, alors que tout le monde a déserté le pensionnat, Violette décide de se le créer, son clan. De respirer. D’emplir ses poumons d’air. Pour la première fois.

Depuis le jour où j’ai ouvert le magnifique roman autobiographique La Bâtarde du même auteur (qui a manqué de peu le prix Goncourt), je suis tombée amoureuse de Violette Leduc. À fleur de peau, l’auteur plonge sa plume dans sa propre chair, dans son propre sang, pour écrire sa vie. Elle nous livre les lambeaux d’une existence passée à chercher l’amour, chez les hommes, chez les femmes (elle a été follement amoureuse de son amie et protectrice Simone de Beauvoir), invariablement au mauvais endroit, comme si la perspective de le trouver pour de bon était effrayante. L’écriture est à vif, torturée, sombre, pleine de la douleur d’une vie entière à avoir peur des autres, tout en crevant d’obtenir leur amour.

Lire du Violette Leduc, c’est accepter d’être blessé par des mots, des mots décharnés, des mots écartelés, et c’est accepter de ne pas en ressortir indemne. Une véritable expérience de lecture.