Ce qu’il advint du sauvage blanc – François Garde (2012)

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À la faveur d’un gros retard de train en rentrant de l’université, je suis allée faire un tour dans le point presse de la gare. Et en suis ressortie avec cet ouvrage, donc le titre (moi la grande amatrice d’exotisme), m’avait tapé dans l’oeil.

Le roman est absolument fascinant, et l’est d’autant plus qu’il est inspiré d’une histoire vraie ayant eu lieu au 19ème siècle, lorsqu’une embarcation britannique en mission sur les côtes australiennes récupère ce qui semble être un homme blanc totalement acclimaté à la vie avec une tribu d’Aborigènes.

Narcisse Pelletier, un jeune matelot, est abandonné sur une plage australienne après une tentative de l’équipage de trouver de l’eau à terre, excursion dont il n’a pas réussi à rentrer à temps. Persuadé que le navire attend une nouvelle marée favorable pour revenir le chercher, Narcisse refuse de s’éloigner de l’endroit où la chaloupe du navire s’est tenue pour la dernière fois. Mais sans eau et sans nourriture, Narcisse ne tarde pas à perdre connaissance. À son réveil, une vieille Aborigène se tient à ses côtés, qui le nourrit et lui donne à manger. Dépendant de cette femme, puis de son peuple, pour assurer sa survie sur ces terres brûlantes et hostiles, Narcisse va être contraint de suivre la tribu. Pendant dix-sept longues années…

Lorsque les Britanniques le retrouvent, Narcisse ne parle plus que la langue des Aborigènes, est entièrement tatoué de symboles inconnus aux européens, et semble avoir tout oublié de son ancienne vie d’occidental. Octave de Vallombrun, un explorateur à la carrière sans vagues mais sans grandes découvertes, membre d’une Société Scientifique française, décide de s’intéresser au cas de Narcisse, afin de découvrir le passé de cet homme, mais également pour étudier la façon dont un homme qui a été arraché à sa culture et immergé dans une autre au point de tout oublier de ses origines, réapprend tous ces mécanismes oubliés.

Mais la route de la découverte s’avèrera plus difficile que prévu, puisque Narcisse refuse de parler de ces dix-sept longues années à voir, petit à petit, l’espoir l’abandonner…

Alternant le point de vue de Narcisse et les lettres qu’Octave de Vallombrun écrit au Président de la Société Française de Géographie, le roman tente de recomposer la trame d’un destin absolument atypique et exceptionnel, et dont l’étude laissera cependant un goût fort amer. Et ce, pour le lecteur aussi.

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Dreamboat Dad – Alan Duff (2008)

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Dans une petite ville très touristique de Nouvelle-Zélande, Waiwera, connue pour son activité géothermale délirante et ses sources chaudes qui font le bonheur des locaux comme des touristes, Mark, un jeune adolescent, vit une vie plus ou moins paisible.

Surnommé Yank depuis son enfance, Mark est en fait le fruit des amours fugaces et secrets de sa mère, une magnifique Maorie dont la beauté est admirée de tous, et d’un soldat américain en garnison en Nouvelle-Zélande pendant la Seconde Guerre Mondiale. Au retour du front, le mari de Lena trouve cet enfant illégitime, à qui il n’adressera jamais la parole. Mais Mark est un enfant heureux. Adulé par sa mère, intelligent, ambitieux, Mark veut devenir musicien et surtout, nourrit une admiration sans bornes pour ce père inconnu qu’il imagine comme John Wayne, ou encore comme Elvis, son idole.

Lorsqu’un jour Lena reçoit une lettre de Jess, son ancien amant, elle n’en revient pas, et décide de lui annoncer l’existence de ce fils qu’il n’a jamais connu. Une relation épistolaire s’installe alors entre le père et le fils, occasionnellement ponctuée d’envois de vinyls de jazz, que Jess apprécie particulièrement et souhaite faire découvrir à son fils. Ponctuée aussi d’envois d’argent, qui poussent Mark à croire que son père est véritablement un « vrai américain », beau, charismatique, et riche.

Sa surprise est totale le jour où Lena lui montre une photographie de son père…et où Mark découvre que Jess n’est pas blanc, mais noir.

Dreamboat Dad est une belle histoire sur la construction identitaire d’un jeune Maori qui ignore tout d’une partie de ses origines et découvre qu’elles sont bien plus complexe qu’il ne l’aurait pensé. Car la ségrégation faire rage aux Etats-Unis après la Seconde Guerre Mondiale, les lynchages sont courants, le Ku Klux Klan terrorise les états du sud. Un voyage dans le Mississippi va faire découvrir à Mark l’horreur du quotidien de son père, de même que les choses qui le lient à la culture noire américaine. De bar en bar, de concert de jazz en concert de jazz, Mark s’immerge dans la culture musicale afro-américaine et comprend enfin d’où il vient, et ce qu’il est.

Jusqu’au jour où une altercation avec des membres du Klan transforme ces heureuses retrouvailles en fin tragique…

Il s’agit du troisième roman que je lis d’Alan Duff en quelques mois (après Once Were Warriors et What becomes of the Broken Hearted?), et encore une fois, je suis totalement séduite par la subtile façon dont il aborde les questions d’identité chez les Maoris. Couplée aux questions identitaires noires-américaines aux lendemains de la Seconde Guerre Mondiale, ceci en fait un roman assurément fort et poignant. Trois autres romans de Duff m’attendent sagement dans ma bibliothèque, je ne devrais pas trop tarder à vous en parler…

Roman lu dans le cadre du challenge Littérature du Commonwealth.

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Rebecca – Daphne du Maurier (1938)

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Au semestre prochain, j’enseignerai Rebecca de Daphne du Maurier à mes 1ère année de Licence. Et j’ai hâte!

Je n’avais jamais lu le roman avant cela, mais je connaissais l’histoire grâce à l’adaptation d’Hitchcock. Je me suis donc plongée dans Rebecca pendant les vacances de Noël, et quel bonheur! Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas lu de roman aussi prenant, de ceux qui vous happent immédiatement et ne vous lâchent plus jusqu’à la dernière page. En plus, je ne sais pas vous, mais le roman gothique, c’est quand même toujours un grand moment de plaisir…

J’ai commencé par trouver les premiers chapitres d’une simplicité un peu frustrante. J’ai eu le sentiment que l’auteur enfonçait des portes ouvertes et faisait preuve de bien peu d’originalité et de subtilité dans l’écriture. C’est une impression qui me reste, de façon certes beaucoup plus ténue maintenant que j’ai refermé la dernière page, mais cette sensation a été bien vite oubliée, tant Du Maurier est douée dans le domaine du page-turner…car les pages défilent sans que l’on s’en aperçoive, et le suspens est incroyable.

La jeune narratrice anonyme du roman épouse Max de Winter, un riche veuf propriétaire de la célèbre demeure de Manderley, quelque part en Cornouailles. Sa précédente épouse, la ravissante et parfaite Rebecca, est décédée une année plus tôt dans des circonstances tragiques, son bateau s’étant retrouvé prisonnier d’une terrible tempête qui sera fatale à son capitaine. Mais lorsque la toute jeune épouse arrive à Manderley, elle découvre que si Rebecca est bel et bien morte, son souvenir hante toujours les lieux. Que ce soit dans ses objets personnels toujours éparpillés dans la demeure, ou par la présence angoissante de la gouvernante, Mrs Denvers, qui a préservé à l’identique la chambre de sa défunte maîtresse et semble vouloir nuire à la nouvelle arrivante, Rebecca semble ne pas vouloir laisser sa place.

La narratrice, persuadée que même son époux, et les proches de celui-ci, ne la trouvent pas à la hauteur de la somptueuse et charismatique défunte dont tout le monde fait perpétuellement l’éloge, semble condamnée à vivre dans l’ombre d’un mariage parfait, que rien ne saura jamais égaler, quels que soient ses efforts.

Pourtant, le jour où le bateau de Rebecca est par hasard remonté à la surface, et qu’un corps est découvert enfermé dans sa cabine alors que la dépouille de Rebecca est censée reposer dans la crypte des de Winter, l’impeccable vernis se craquèle. À qui appartient ce cadavre? Qui était réellement Rebecca? Est-elle vraiment morte dans une tempête comme tout le monde le pense?

« Last night I dreamt I went to Manderley again…« , ainsi commence le roman, invoquant le rêve, la frontière poreuse entre le rêve et la réalité, entre la conscience et l’inconscient…S’inspirant largement de la tradition gothique, Rebecca joue avec les miroirs et les doubles, s’inspire de la folle dans le grenier de Jane Eyre, se charge de mystères, de non-dits, de lourds secrets, de pulsions inavouées et inavouables, d’une féminité dangereuse et incontrôlable…C’est un délice à dévorer, et moi qui vais devoir m’y replonger à nouveau pour préparer mon cours, je me réjouis d’approfondir cette lecture et de rester, un peu plus, en compagnie de la ténébreuse et vénéneuse Rebecca…