Le Sermon sur la chute de Rome – Jérôme Ferrari (2012)

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Matthieu et Libero se connaissent depuis l’enfance, depuis les vacances scolaires passées en Corse, bercés par une langue à laquelle Matthieu n’entend rien mais qu’il considère comme la sienne, parmi la rudesse des gens de ce tout petit village planté au milieu de nulle part. Ils ont fait leurs études ensemble en métropole, des études de philosophie, qu’ils ont abandonnées sur un coup de tête, lorsque le bar du village corse perd ses gérants et menace de fermer.

Ce bar, ce sera leur création, leur monde parfait, leur plus belle réussite. Démiurges, il créent un univers de toutes pièces, qui sera leur point d’ancrage, leur havre de paix, une civilisation pérenne. Les serveuses, étudiantes paumées ou rescapées d’un bar à hôtesses, fascinent la population masculine locale, et Matthieu aussi, qui voit en elles des sortes de soeurs un peu incestueuses, qui le cajolent dans leurs bras nus, une fois le bar fermé. Matthieu, l’optimiste un peu naïf, exulte, dans cette existence qui n’exige de lui aucun sacrifice. Il s’éloigne de sa famille, rejette ses responsabilités, prend l’habitude de vivre dans la satisfaction de ses désirs immédiats.

Libero, lui, commence à ne plus supporter la promiscuité entre ses serveuses et les habitués peu sophistiqués du bar. Il ne supporte plus la naïveté de Matthieu, la médiocrité de tous ses clients qui pour la plupart, ressassent leurs petites histoires sexuelles minables. Dans ce monde nocturne où tout est éphémère, le royaume bâti par les deux garçons commence à se fissurer, puis à s’effondrer doucement. Les serveuses partent, ou s’amourachent d’un autre. Les jalousies se révèlent. Les anciens meurent. Les frères et soeurs se déchirent. Matthieu et Libero ne se comprennent plus. L’argent disparaît.

La chute de l’empire advient sous leurs yeux incrédules.

Et Libero repense à St Augustin, sur qui il a écrit son mémoire de Master 2, et notamment à son Sermon sur la chute de Rome, dans lequel il rassure le peuple romain. Leur cité vient de tomber sous les coups des barbares, mais le monde est lui toujours debout. Car c’est là le destin de l’humanité, que de voir, perpétuellement, les empires qu’ils s’efforcent de bâtir tomber en ruines et tomber dans l’oubli, avant d’être remplacés…

Quelle claque! J’ai adoré ce roman, Goncourt 2012, et réellement prodigieux. Le sentiment d’avoir affaire à un véritable chef d’oeuvre ne m’a pas quittée. Il fait partie de ces romans tellement incroyables de talent et d’originalité que l’on se dit, tout au long de sa lecture, que la création littéraire est l’une des plus belles choses qui existent sur cette terre, et que là, à cet instant précis, on a affaire à un véritable joyau, à une pépite que l’on ne soupçonnait même pas. J’ai été envoûtée par la langue si particulière, si précise et si poétique de Jérôme Ferrari, par ses phrases qui n’en finissent pas, par ce tourbillon de vie qui nous emporte et ne nous repose au sol que très rarement. Par cette saga familiale aussi triste que commune, somme toute, faite de secrets, de rancoeurs, d’amour, de chagrins, de drames, de rêves. Par ces bribes de vies, par ces écorchés vifs, par ces vivants déjà morts et tous ces morts encore vivants, et par la photographie de cette mère flanquée de ses enfants, qui regarde par delà les âges…Fabuleux.

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4 réflexions sur “Le Sermon sur la chute de Rome – Jérôme Ferrari (2012)

  1. Je suis passée à côté de cette histoire. Comme Gaudé, je pense que ce n’est pas un auteur pour moi (quoique celui sur la guerre d’Algérie fut une claque).

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