Smile please – Jean Rhys (1979)

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Jean Rhys est décédée en 1979, et laisse derrière elle cette ébauche d’autobiographie, dont seule une infime partie est pour ainsi dire terminée. Et étrangement, je n’ai jamais autant aimé Jean Rhys que par le biais de cette minuscule et incomplète autobiographie.

Jean Rhys elle-même n’aimait pas l’idée d’écrire cette autobiographie. Elle estimait avoir raconté dans ses écrits tout ce qui était digne d’intérêt, et se retrouvait donc devant la tache infernale de devoir informer de façon non-fictionnelle en évitant toute redite. Ce qui avait fini par la convaincre étaient les rumeurs, l’idée fausse que les gens se faisaient d’elle, les déductions qu’ils tiraient de ce qu’ils lisaient dans ses oeuvres. Bien décidée à rétablir la vérité, elle avait finalement accepté de se plier à l’exercice. Sans parvenir à le terminer.

L’époque de sa vie qui me passionne le plus, étant donné que je travail sur la question coloniale et postcoloniale, est bien entendu son enfance dans les Caraïbes, sur la petite île de la Dominique. Et jusqu’ici, je n’avais pas réussi à parfaitement me la figurer. Le récit qu’en fait Jean Rhys est extrêmement émouvant. On y retrouve cette enfant solitaire, effacée bien que caractérielle, peureuse, inquiète, que sa gouvernante noire Meta prend un malin plaisir à terrifier, en l’abreuvant de récits de zombies et de souscriants (des sortes de vampires). Cette enfance que l’on image idyllique, dans un cadre sublime et luxuriant, l’est, par certains aspects. Jean Rhys ne se remettra en effet jamais de la perte de ce paradis terrestre. Et pourtant, la vie à la Dominique est aussi inquiétante. Les relations noirs/blancs sont extrêmement tendues, les maisons des colons flambent, et Jean Rhys, elle-même descendante de planteurs blancs, ressent avec une dureté tout à fait incompréhensible pour une fillette, le fossé ouvertement hostile qui sépare les noirs des blancs.

Puis, son arrivée à Londres à 16 ans s’avère être tout aussi difficile. Le froid, d’abord, puis l’insalubrité des logements que peuvent se payer les danseuses de music-hall dont elle fait partie. Les tournées, le manque d’argent, les filles, leur rêve de trouver un mari et de quitter ce milieu sinistre. Lorsqu’elle rencontre son premier mari, Jean Langlet, Jean Rhys n’hésite pas. Elle le suit à Paris, où elle découvre qu’en plus de son métier de journaliste, il est également espion. Puis s’ensuivent la mort de son premier enfant, à trois semaines, et les années de misère à Paris, où elle trouve des places de gouvernante.

Smile please s’interrompt, pour se terminer sur une série de notes, succintes, peu ou pas développées, qui sont quasiment incompréhensibles pour qui n’a pas connu Jean Rhys intimement.

Il y a dans cette autobiographie avortée une force et une détermination que l’on ne soupçonne pas lorsqu’on lit l’oeuvre fictionnelle de Jean Rhys. Un renoncement au bonheur, aussi, qui lui était déjà présent dans toute son oeuvre mais qui apparaît presque comme une sagesse. Malgré tout, le détachement de l’auteur à tout en fait toujours, pour moi, une personnalité extrêmement difficile à saisir et à comprendre parfaitement. Peut-être trouverai-je la réponse dans le recueil de ses lettres, qui m’attend sur une étagère…

Titre français: Souriez s’il vous plaît

Roman lu dans le cadre du challenge Littérature du Commonwealth.

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An Angel at my Table – Janet Frame (1982-1984)

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Bien que je continue à lire autant que d’habitude, le temps me manque dès qu’il s’agit d’en parler sur mon blog. À mon grand regret! Ces mois de novembre et décembre ont été pour le moins chargés en travail, et ce n’est pas près de se calmer. Mais comme le dit si bien ma grand-mère: « ne te plains pas, tu te reposeras quand tu seras morte! » (que répondre à ça?).

Il y a quelques semaines, je me suis donc plongée avec délice dans l’autobiographie d’un de mes auteurs fétiches, Janet Frame. Initialement divisée en 3 romans (To the Is-land, An Angel at my Table et The Envoy from Mirror City), ceux-ci ont été réunis sous le titre An Angel at my Table pour former une oeuvre unique, et fabuleuse. J’ai toujours pris beaucoup de plaisir à lire des biographies et autobiographies, je trouve fascinant le fait d’avoir accès à des petites choses de la vie de nos auteurs favoris, de voir ce qu’il y a derrière tout ce génie. Et bien souvent, ce sont des choses tout à fait normales, banales, mais toujours teintées d’une sorte de poésie…

L’autobiographie de Janet Frame ne déroge pas à la règle. Écrasante de banalité, sa vie comporte pourtant un charme et une particularité incroyables. Son enfance dans la petite ville néo-zélandaise d’Oamaru, qu’elle appelle « my kingdom by the sea », repère ultime et idéal littéraire puisque c’est cette vie normale, banale, que Janet Frame veut mettre dans ses oeuvres. On y lit son enfance, les animaux adoptés, noyés, l’école, la découverte de la poésie et la certitude, toute jeune, qu’elle deviendrait poète. Les années se succèdent, dans une misère ambiante, mais l’amour est bien présent, malgré les difficultés. Un frère épileptique, une soeur aînée qui se noie à la suite d’un problème au coeur, et des années plus tard, une deuxième soeur qui périt exactement de la même façon.

Janet, à la suite d’une dépression, se fait interner. Le diagnostique est sans appel: elle souffre de schizophrénie. Pourtant, elle n’y croit pas. Elle lit beaucoup sur le sujet, en feint les symptômes, puisqu’enfin, la maladie l’aide à s’identifier, à être quelque chose de défini. Plusieurs années après, quelques jours avant une lobotomie, une prix littéraire décerné à son recueil The Lagoon la sauve de l’hôpital psychiatrique. À l’aide d’une bourse, elle part plusieurs années en Europe; en Angleterre, aux Canaries, en Andorre. Elle y découvre la liberté, de vivre, d’écrire. L’amour aussi, et puis la certitude qu’elle ne doit rien faire d’autre qu’écrire, toujours écrire.

L’autobiographie de Janet Frame est une ode à la liberté, qu’elle a tant désirée et si farouchement défendue, tant sa vie toute entière en dépendait. C’est une vie de solitude, à l’autre bout du monde, au milieu de l’Océan Pacifique, à écrire inlassablement. L’oeuvre a été adaptée en film par Jane Campion, dont je ne suis pas très très fan, mais je pense que je ne vais pas tarder à me la procurer malgré tout, histoire de prolonger un peu le plaisir de cette magnifique lecture…

(Titre français: Un Ange à ma Table)

Roman lu dans le cadre du challenge Littérature du Commonwealth.

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L’asphyxie – Violette Leduc (1946)

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Autobiographique (comme le reste de l’oeuvre de Violette Leduc), ce premier roman narre l’enfance de l’auteur, une enfance solitaire, douloureuse, faite d’amour non rendu et de brimades perpétuelles. La jeune Violette est née dans le nord de la France, d’une mère coquette et volage, d’un père qui ne l’a jamais reconnue. Une enfant non désirée. Depuis le jour de sa naissance, elle tache de composer avec ce statut d’intruse, et se glisse petit à petit dans la peau du bouc émissaire. Sa mère la rejette, projette sur sa fille toute sa frustration de femme à qui une grossesse non souhaitée a volé la vie. Violences verbales, insultes, froideur, la jeune Violette ne vit que pour obtenir des miettes d’amour maternel.

Mendiante affective, elle trouve un équilibre dans la tendresse sans borne de sa grand-mère. Jusqu’au jour où celle-ci décède. Le monde de Violette s’écroule, elle pleure, et comme sa mère ne supporte pas cette enfant geignarde et dépendante, elle l’envoie en pensionnat. La vie n’est guère mieux là-bas. Définitivement éloignée de cette mère dont elle n’attend qu’un geste tendre, Violette est passive, discrète, fragile.  Mais le pensionnat, à la longue, finit par prendre des airs de famille. Hiérarchie, adultes, enfants, cela ressemble presque à un clan. Et lorsque sa mère décide de ne pas venir à la chercher à l’occasion d’un week-end de 3 jours, alors que tout le monde a déserté le pensionnat, Violette décide de se le créer, son clan. De respirer. D’emplir ses poumons d’air. Pour la première fois.

Depuis le jour où j’ai ouvert le magnifique roman autobiographique La Bâtarde du même auteur (qui a manqué de peu le prix Goncourt), je suis tombée amoureuse de Violette Leduc. À fleur de peau, l’auteur plonge sa plume dans sa propre chair, dans son propre sang, pour écrire sa vie. Elle nous livre les lambeaux d’une existence passée à chercher l’amour, chez les hommes, chez les femmes (elle a été follement amoureuse de son amie et protectrice Simone de Beauvoir), invariablement au mauvais endroit, comme si la perspective de le trouver pour de bon était effrayante. L’écriture est à vif, torturée, sombre, pleine de la douleur d’une vie entière à avoir peur des autres, tout en crevant d’obtenir leur amour.

Lire du Violette Leduc, c’est accepter d’être blessé par des mots, des mots décharnés, des mots écartelés, et c’est accepter de ne pas en ressortir indemne. Une véritable expérience de lecture.