Ce qu’il advint du sauvage blanc – François Garde (2012)

photo-16

À la faveur d’un gros retard de train en rentrant de l’université, je suis allée faire un tour dans le point presse de la gare. Et en suis ressortie avec cet ouvrage, donc le titre (moi la grande amatrice d’exotisme), m’avait tapé dans l’oeil.

Le roman est absolument fascinant, et l’est d’autant plus qu’il est inspiré d’une histoire vraie ayant eu lieu au 19ème siècle, lorsqu’une embarcation britannique en mission sur les côtes australiennes récupère ce qui semble être un homme blanc totalement acclimaté à la vie avec une tribu d’Aborigènes.

Narcisse Pelletier, un jeune matelot, est abandonné sur une plage australienne après une tentative de l’équipage de trouver de l’eau à terre, excursion dont il n’a pas réussi à rentrer à temps. Persuadé que le navire attend une nouvelle marée favorable pour revenir le chercher, Narcisse refuse de s’éloigner de l’endroit où la chaloupe du navire s’est tenue pour la dernière fois. Mais sans eau et sans nourriture, Narcisse ne tarde pas à perdre connaissance. À son réveil, une vieille Aborigène se tient à ses côtés, qui le nourrit et lui donne à manger. Dépendant de cette femme, puis de son peuple, pour assurer sa survie sur ces terres brûlantes et hostiles, Narcisse va être contraint de suivre la tribu. Pendant dix-sept longues années…

Lorsque les Britanniques le retrouvent, Narcisse ne parle plus que la langue des Aborigènes, est entièrement tatoué de symboles inconnus aux européens, et semble avoir tout oublié de son ancienne vie d’occidental. Octave de Vallombrun, un explorateur à la carrière sans vagues mais sans grandes découvertes, membre d’une Société Scientifique française, décide de s’intéresser au cas de Narcisse, afin de découvrir le passé de cet homme, mais également pour étudier la façon dont un homme qui a été arraché à sa culture et immergé dans une autre au point de tout oublier de ses origines, réapprend tous ces mécanismes oubliés.

Mais la route de la découverte s’avèrera plus difficile que prévu, puisque Narcisse refuse de parler de ces dix-sept longues années à voir, petit à petit, l’espoir l’abandonner…

Alternant le point de vue de Narcisse et les lettres qu’Octave de Vallombrun écrit au Président de la Société Française de Géographie, le roman tente de recomposer la trame d’un destin absolument atypique et exceptionnel, et dont l’étude laissera cependant un goût fort amer. Et ce, pour le lecteur aussi.

Publicités

The Blue Hour: a portrait of Jean Rhys – Lilian Pizzichini (2009)

jr

Je continue mon exploration de la vie et de l’oeuvre de Jean Rhys à travers ce qui n’est pas exactement une autobiographie, mais plutôt un « portrait », comme le précise le titre. En 300 pages, évidemment, difficile d’écrire une biographie exhaustive, mais ce n’est pas ici le but de l’auteur, qui préfère donner au lecteur une « impression », de Jean Rhys.

L’ouvrage est riche en faits bien sûr, en dates, en noms, mais il y a quelque chose de poétique dans le ton qui essaye davantage de capter l’essence de Jean Rhys, plutôt que de disséquer chaque petit moment de sa vie. On apprend donc des monceaux de choses, tout en ayant un aperçu plus subjectif, peut-être, qu’une biographie au sens classique du terme.

J’ai trouvé que c’était une excellente introduction à la vie de Jean Rhys, avant de continuer avec une vraie, grosse biographie. J’ai beaucoup aimé les liens faits entre la vie de l’auteur et ses oeuvres; j’étais loin de me douter que les écrits de Jean Rhys étaient aussi autobiographiques!  On découvre une femme incroyablement torturée (un peu dérangée?), qui ne se sera jamais vraiment remise du peu d’amour que lui a témoigné sa mère, mais également de la perte de son île natale, la Dominique, à laquelle rien n’a jamais pu se mesurer.

L’écriture était un besoin impérieux pour Jean Rhys, quasi vital, une façon de se débarrasser par l’écrit des terribles épreuves que lui a réservé la vie, c’était la seule façon pour elle d’être un tant soit peut « adéquate », dans un univers dans lequel elle aura toujours détonné. Trop timide, trop sauvage, trop « antillaise », pas assez britannique, pas assez délurée, trop agressive, Jean Rhys n’a jamais réussi à trouver une place qui lui convienne. Sa vie n’était faite que de cris, de deuils, de faux-semblants, de pauvreté crucifiante ou au contraire d’opulence enivrante.

Figure du demi-monde, elle a côtoyé les grands de cette époque-là: Hemingway, Gertrude Stein, Ford Madox Ford…Elle a été encensée, toujours et grandement pour son style, jamais pour ses thèmes, jugés trop triviaux, trop sombres, trop tragiques. Pourtant, Jean Rhys n’aura jamais fait qu’écrire la vie telle qu’elle est, sa vie à elle, avec ses horreurs et ses moments de laideur. La mort d’un enfant, l’abandon d’un deuxième, les décès, la maladie, le déracinement…

Jean Rhys est un personnage extrêmement complexe, et bien moins attendrissant que ce à quoi l’on peut s’attendre. Écrivain de génie, auteur du somptueux et douloureux Wide Sargasso Sea, – préquel à Jane Eyre- Jean Rhys dira elle-même, que si tout était à refaire, elle préférerait être heureuse plutôt que d’écrire.

On se réjouit presque, égoïstement, que le bonheur n’ait pas été plus foudroyant.

L’adversaire – Emmanuel Carrère (2000)

Lad

Je me suis emparée de ce livre sans grande conviction. Il était entreposé sur une des étagères de mon bureau à l’université, probablement abandonné par un de mes prédécesseurs, en compagnie d’autres ouvrages, formant un tout très hétéroclite. Il ne m’inspirait pas vraiment. Je ne connaissais pas l’auteur, la quatrième de couverture semblait bien trop sensationnaliste pour moi. Mais le fait d’avoir un peu relu en français dernièrement a provoqué chez moi une sorte de boulimie d’autant plus gloutonne que les livres en français sont à Auckland plutôt durs à trouver, surtout quand on ne peut pas en acheter.

Et j’aurais dû me fier à mon instinct. Ce roman retrace un affreux fait divers: celui d’un homme, Jean-Claude Romand, qui a passé plus de 18 ans à se faire passer pour un médecin renommé alors qu’il n’avait en poche qu’une première année de médecine, avant d’exécuter sa femme, ses deux enfants, et ses deux parents.

Je n’ai en soi rien contre les faits divers, j’ai passé mon adolescence plongée dans les livres de Pierre Bellemare, avec ses kyrielles d’assassinats et autres meurtres historiques, et je n’aimais rien tant que de dévorer les « Reader’s Digest » chez mes grands-parents, qui comptaient tous deux ou trois pages intitulées « Drame Vécu », et dans lesquelles il se passait toujours quelque chose d’épouvantable. J’avais d’ailleurs déjà entendu parler de l’affaire Romand, sûrement dans une émission type « Faites entrer l’accusé » (bon mais, entre nous, je suis quelqu’un de tout à fait normal, et de moins bien morbide que ne le laissent imaginer ces quelques lignes!).

Bref, si je n’ai aucun mal à apprécier la valeur informative et/ou historique de certaines émissions ou récits consacrés aux faits divers, je suis bien plus réticente dès qu’il s’agit de m’infliger le récit d’un auteur qui parvient à me manipuler et à me faire avoir de la peine pour un homme que je trouve tout à fait monstrueux. Car dans ce roman, Emmanuel Carrère raconte la façon dont il a suivi la procédure judiciaire, rencontré Romand, correspondu avec lui, et été fasciné par ce personnage qui, selon lui, a vécu un expérience humaine tellement extrême qu’elle l’a touché, et qu’elle nous touche, visiblement, tous (dixit, la quatrième de couverture).

Personnellement, non, je ne suis pas touchée par le « destin » de cette personne, qui n’a rien de tragique au sens grec, puisqu’il est le seul coupable, et non une instance supérieure. Ce n’est pas un agent libre ayant fait des choix réfléchis, c’est un mythomane narcissique qui s’est englué dans ses mensonges, et a préféré abattre sa famille de sang froid plutôt que d’être perçu comme un traître et un menteur.

Et je trouve l’entreprise de l’auteur tout aussi vaine et égocentrique. A quoi bon, si ce n’est pour écrire un roman qui se vendra, puisqu’il titille le voyeurisme  inhérent à l’homme en surfant sur une actualité sinistre? A quoi bon, si ce n’est pour apparaître aux yeux d’un criminel comme « l’homme qui trouve son acte assez important pour en parler »?

A aucun moment Emmanuel Carrère n’innocente, n’excuse Jean-Claude Romand. Mais les circonstances atténuantes ne sont jamais loin et un ersatz de sympathie non assumée plane sur tout le roman. Quand on sait qu’un autre de ses romans est consacré au même personnage, cette obsession commence à devenir inquiétante. J’ai été profondément dérangée par ce roman, et moins par le récit des atrocités commises par le criminel que par l’intérêt de Carrère pour cet individu.

Car pour moi, l’acte même de « romancer » sa vie, d’en faire une oeuvre, est déjà une façon de valider et d’approuver quelque chose – je ne sais pas quoi exactement – dans l’acte commis par Romand. Et on me trouvera peut-être étriquée d’esprit, mais je refuse de cautionner cela.