La Marche du Cavalier – Geneviève Brisac (2002)

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A vrai dire, je ne sais trop quoi penser de cet ouvrage. J’ai lu de nombreux billets l’encensant ça et là, et j’ai même participé à un tirage au sort afin d’en gagner un exemplaire, tant j’avais envie de découvrir ce court essai (?) sur la littérature féminine anglophone.

Et quelques heures après l’avoir refermé, je ne sais déjà plus trop ce que j’en garde.

Dans son livre, Geneviève Brisac souhaite mettre à l’honneur des écrivains femme qui l’ont marquée, dont elle chérit la production, qui l’accompagnent depuis de nombreuses années. Des femmes qui sont restées dans la marge, dont les ouvrages se trouvent rarement en librairie, voire jamais, pour certaines d’entre elles. Des femmes au talent ignoré, diminué, passé inaperçu et qui pourtant, sont d’un talent incontestable. Jean Rhys, Ludmila Oulitskaïa, Grace Paley, Alice Munro entre autres, autant de noms que l’on ne retrouve jamais en tête de gondole, dont on parle peu, ou pas, qui survivent dans les limbes de la littérature anglophone, grâce à quelques inconditionnels qui s’efforcent de faire rayonner ces oeuvres injustement méconnues.

J’en sais quelque chose, moi qui travaille sur trois auteurs que quasiment personne ne lit, ou même ne connaît.

Il s’agit également, pour Geneviève Brisac, de s’interroger sur le pourquoi de cette marginalité. Est-ce une question de style? De thèmes? Pourquoi la littérature féminine est-elle si souvent délaissée, méprisée, jugée inférieure? Y a t-il réellement une « écriture féminine » qui pourrait susciter un tel rejet, qui justifierait le fait que des auteurs brillants ne trouvent jamais leur place dans le canon anglophone?

Evidemment, Geneviève Brisac n’a pas de réponse, comment en avoir une? Et si cet ouvrage ne doit avoir qu’un objet, c’est certainement celui de sortir du tombeau où elles sont bien souvent ensevelies, des femmes qui devraient être lues, qui le méritent. En cela, Geneviève Brisac tient sa promesse, j’ai découvert des auteurs dont j’ignorais jusqu’au nom, et auxquelles, pour certaines, je m’intéresserai.

Non, mes réticences viennent du style. Je ne suis pas certaine d’être une grande adepte de la subjectivité, quand elle n’est pas romancée ou qu’elle ne provient pas de journaux intimes, de lettres ou de mémoires, et qu’elle essaye de m’apprendre des choses. Je n’ai pas envie de lire ces auteurs parce que Geneviève Brisac les encense, j’ai envie que l’on me donne envie de les lire pour des raisons objectives. Pas parce qu’on aura tenté de m’émouvoir avec des réminiscences de lectures et des affinités subjectives, aussi précieuses et respectables soient-elles.

Du coup, c’est vrai, je suis passée à côté de l’éloge fait à ces auteurs, pour une simple raison: je ne connais pas Geneviève Brisac, comment pourrais-je être touchée et m’identifier à son expérience de lecture alors qu’elle tente de me la transmettre en des termes si lyriques, si personnels, qu’elle ne laisse aucun terrain neutre sur lequel je pourrais laisser parler ma propre subjectivité, ou la possibilité de comprendre ces auteurs en des termes plus objectifs?

Un rendez-vous très attendu, mais manqué, semblerait-il…

Ouvrage lu dans le cadre du Challenge « Lire avec Geneviève Brisac« .

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La Domination Masculine – Pierre Bourdieu (1998)

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J’ai littéralement dévoré ce court essai de Pierre Bourdieu. A une époque où le féminisme bat son plein, et où la question du « genre » est plus vivace que jamais, il est important -je pense- de s’informer et de lire afin de comprendre les enjeux de ce débat.

Cet ouvrage est un bon point de départ, puisqu’il n’entre pas dans des détails techniques comme peut le faire par exemple Judith Butler (une des grandes théoriciennes du genre), mais part d’un postulat simple: il faut absolument que la domination masculine, qui depuis des siècles passe pour un état de fait, redevienne un simple processus historique de diminution de la femme et de glorification de l’homme. Rien de naturel, donc, mais uniquement de l’acquis, et un acquis tellement installé dans nos subconscients que l’on ne pense jamais à se demander pourquoi, par exemple, les femmes auront tendance à préférer un partenaire plus grand qu’elles.

C’est à partir de constatations comme celles-ci, et en prenant comme objet d’étude ethnologique la société kabyle qui est pour Bourdieu un véritable « conservatoire de l’inconscient méditerranéen » dont notre société est elle-même issue, que l’auteur démêle les mécanismes de la domination masculine et, par ricochet, de la soumission féminine.

Et puisque ce rapport de pouvoir ne repose sur absolument rien de concret, de naturel, mais uniquement sur du symbolique, Bourdieu choisit d’étudier, de façon historique, les mécanismes et institutions qui, depuis toujours, véhiculent et préservent les structures inconscientes de la domination masculine. Travail, Etat, Ecole, Eglise, toutes ces institutions contribuent, dans la sphère publique, à maintenir une division et une répartition des tâches totalement arbitraire entre les hommes et les femmes.

La conclusion est ouverte: le gros du travail reste encore à faire. Car il ne suffit pas seulement de disséquer des milliers d’années de relations homme-femme totalement biaisées, mais de trouver le moyen de déconstruire ces relations afin de les « normaliser ». Et il ne suffit pas uniquement de rendre justice aux femmes, vues comme des victimes, mais bel et bien de réaliser que ceci passe également par une libération masculine, de ce joug de la masculinité, bien plus puissante que les hommes eux-mêmes et souvent aussi lourde à porter que le poids de la soumission féminine.

La Conquête de l’Amérique – Tzvetan Todorov (1982)

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J’ai fait de petites infidélités à Janet Frame ces derniers temps, en me plongeant dans un ouvrage passionnant de Tzvetan Todorov, La Conquête de l’Amérique. Il s’agit d’un essai, tout à fait abordable par ailleurs, sur la relation du « je » à « l’autre », notamment lors de la « véritable » première et de la plus importante conquête européenne, celle de l’Amérique par les espagnols au 15ème et 16ème siècle.

A travers les écrits de différents religieux et missionnaires, Todorov retrace les grandes étapes de la Conquista, d’abord par Christophe Colomb puis par Cortés, et étudie la ou les différents types de communication qui se sont établis entre les espagnols et le Nouveau-Monde, entre les espagnols et Indiens, ainsi qu’entre les Indiens et leurs envahisseurs (modes de communication tout à fait différents et dont l’incompréhension mutuelle a eu les conséquences tragiques que l’ont connaît).

La thèse de Todorov dans cet essai, est que les rapports instaurés lors de la Conquista entre les occidentaux et les Indiens, ce premier vrai « Autre » que l’on découvre sans jamais avoir imaginé trouver d’autres êtres vivants sur ce nouveau territoire, a posé les jalons de notre rapport à l’Autre, depuis le 16ème siècle jusqu’à nos jours.

L’appréhension de cet être qui est à la fois identique à soi et pourtant bien différent, cause des réactions telles que l’assimilation, lorsque dans un effort de comprendre l’Autre on plaque sur lui ses propres intentions, motifs, connaissances, ou bien au contraire, le rejet. Inévitablement, le rejet s’assortit d’une notion d’infériorité puisque tout ce qui est différent, dans la pensée occidentale, est nécessairement inférieur. Ainsi nous découvrons à travers des textes historiques, ethnologiques, presque scientifiques, la façon dont les espagnols ont appréhendé les Indiens, et surtout, la façon dont et les raisons pour lesquelles les civilisations d’Amérique centrale (telles que les Aztèques ou les Mayas) se sont éteintes au contact de ces conquistadores.

Cet ouvrage est une mine d’informations passionnante sur cette période relativement méconnue ou mal connue, et les citations d’ouvrages du 16ème siècle sont incroyablement éclairantes sur la pensée des conquistadores, et sur leur vision des Indiens. Et on ne peut s’empêcher de refermer ce livre, malgré tant de choses apprises, un peu écoeuré par un tel gâchis: la perte de plusieurs civilisations puissantes et somptueuses…