Beatus Ille – Antonio Muñoz Molina (1986)

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Beatus Ille… »heureux celui qui… », cette locution latine tirée de l’oeuvre d’Horace contraste durement avec le contenu du roman de Muñoz Molina. Si le roman s’ouvre à la toute fin des années 60 et sur la narration d’un étudiant prénommé Minaya, la trame de fond, elle, se déroule pendant la guerre civile espagnole.

Par le plus grand hasard, Minaya découvre un beau jour les poèmes d’un certain Jacinto Solana, qui a été abattu par la police de Franco en 1947, et entreprend d’écrire un ouvrage sur cet homme. Il revient dans la maison de son enfance, dans le village de Magina, où Jacinto Solana, jadis ami avec l’oncle de Minaya, a séjourné avant de mourir. Au gré de ses errances et recherches dans la grande maison de son oncle Manuel, où séjournent des personnages aussi secrets qu’impitoyables (la grand-tante de Minaya, aigrie et intraitable; et le vieil artiste raté Utrera, qui a jadis également côtoyé Solana), Minaya commence à rassembler les pièces de ce complexe puzzle qu’a été la vie de Jacinto Solana. Aidé d’une jeune employée de maison, Inès, dont il ne tarde pas à tomber amoureux, Minaya déterre alors les vestiges d’une histoire bien plus sombre et secrète qu’il n’y paraissait.

Au retour énigmatique de Solana à Magina après une longue absence succède la mort aussi brutale que sanglante de la belle et envoûtante Mariana Riós, fiancée à Manuel mais objet de désir de tous les hommes. Surtout de Solana. Quelle relation unissait Jacinto Solana et Mariana, amis de longue date? La fascination qu’exerçait cette femme allait-elle être capable de faire imploser le petit groupe d’amis, unis dans ce contexte historique troublé par un esprit de résistance et une dissidence politique active? L’histoire a t-elle joué un rôle dans la disparition de Mariana au lendemain de ses noces avec Manuel, ou bien s’agit-il de bassesses beaucoup plus humaines, de celles que l’on tait et que l’on espère voir enfouies avec le temps…?

Et comment est mort Jacinto Solana, peu de temps après? Pourquoi? Au fur et à mesure de ses découvertes, Minaya réalise qu’il  a mis le doigt sur quelque chose de bien plus grand que lui, qui le dépasse lui, ainsi que tous les témoins de ces événements sinistres encore vivants .

Roman construit comme une sorte de roman policier, nous sommes baladés entre découvertes et réminiscences, entre preuves et récits d’un passé aussi troublé qu’idyllique, dans ce havre de paix qu’offre la maison de Magina. Au gré des amours entre Minaya et Inès, nous reconstituons ceux qui ont uni Mariana et Manuel, Mariana et Jacinto…La guerre civile, en toile de fond, fait planer un danger aussi invisible qu’omniprésent, ponctué d’exécutions sommaires et parfois simplement exemplaires.

L’écriture, composée quasi essentiellement de discours indirect libre, m’a parfois posé problème et a été un frein à une lecture disons, de qualité (mais cela tient peut-être aussi à la traduction) pendant les 200 premières pages, à la suite desquelles j’ai finalement plongé avec délice dans ce roman d’une grande beauté et d’une grande sensibilité, basé sur ce qui me plaît le plus en littérature: l’expression de la beauté fugace d’un tout petit instant de plénitude qui bouleverse une existence.

Le Prince de la Brume – Carlos Ruiz Zafon (1993)

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Le deuxième et dernier ouvrage dans la liste des « romans chipés à ma mère » est donc le premier ouvrage écrit par Carlos Ruiz Zafon en 1993, traduit en français en 2011 seulement. Destiné à un public jeune, l’auteur explique dans sa préface qu’il a écrit un roman jeunesse que les adultes sauraient aussi apprécier. Ce qui est vrai. Mais surtout, il explique avoir écrit un roman qu’il aurait, lui, adoré lire quand il était jeune. Et l’enfant en nous opine du chef avec ferveur, tant ce court roman est prenant et bien mené.

Max, ses deux soeurs Alicia et Irina, et leurs parents, fuient la ville pour s’installer quelque part dans la campagne anglaise. Nous sommes en 1943, la guerre bat son plein et le chef de famille préfère mettre sa famille à l’abri. Il a pour cela dégoté une vieille maison au bord de la plage, qui malgré son histoire sordide (la maison a été bâtie par un couple dont le jeune enfant est mort noyé dans des circonstances assez floues) semble promettre de belles années à toute la famille. Depuis, la maison est inhabitée, et Max et ses soeurs ne vont pas tarder à se rendre compte que les murs semblent encore porter l’empreinte funeste de la mort du petit Jacob…Une rencontre avec un jeune garçon de son âge, Roland, va apprendre à Max bien des choses sur cette maison, et sur un certain Prince de la Brume qui ne semble pas étranger au décès supposé accidentel du jeune enfant. Reste à savoir comment il est relié à tout cela, à l’épave de l’Orpheus échouée dans la baie, aux horloges de la ville qui semblent remonter le temps, à l’accident grave qui plonge Irina dans le coma, et surtout, à l’effrayant jardin de la maison, peuplé de statues de clowns qui semblent changer constamment de position…(des clowns, il n’en fallait pas plus pour me filer la frousse!).

On tourne avec avidité les pages, tant on est pressé d’éclaircir ce sombre mystère qui promet beaucoup et ne déçoit pas. On retrouve tous les éléments excitants de la littérature jeune « à l’ancienne » de type Club des Cinq: des enfants livrés à eux-mêmes, des goûters ou petits-déjeuners gourmands dévorés avec avidité, des explorations toutes plus palpitantes les unes que les autres, de longs trajets à vélo dans la campagne.

Mais contrairement à bien des livres pour jeunes, la fin est loin d’être heureuse, et réserve une part de tragique que, lorsque je me rappelle de mes attentes de jeune lectrice, je regrettais amèrement de ne pas trouver. Car dans Le Prince de la Brume, quelqu’un doit y laisser la vie.

Reste encore à savoir qui.