Faces in the Water – Janet Frame (1961)

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Deuxième roman de Janet Frame, Faces in the Water (Visages Noyés en français) s’inspire très largement de la vie de l’auteur. Si Frame se défendait d’avoir écrit une autobiographie, elle ne pouvait nier les grandes similitudes avec sa propre vie. Dans ce roman, elle évoque les quelques dix années passées dans différents hôpitaux psychiatriques de Nouvelle-Zélande, enfermée pour une schizophrénie qui s’avérera n’avoir jamais été, des années plus tard.

Elle narre dans ce récit parfois proprement effroyable les conditions de détention (car il s’agit bien de cela, finalement) de ces êtres à qui l’on nie toute forme d’humanité, à qui l’on prend tout et que l’on oublie dans ces mouroirs où les infirmières deviennent de cruels matons, où les médecins, eux-mêmes dépassés par le manque de moyens finissent par renoncer à soigner, où la solution à toute forme de maladie est le traitement par électro-chocs. Frame évoque la terreur que lui inspirait ce traitement (elle aurait subi plus le 300 séances), la peur de mourir qui s’emparait d’elle dès qu’elle apprenait que, de façon plus où moins aléatoire, elle allait devoir le subir. Elle évoque également l’appréhension de l’état végétatif qui suivait, lorsque les nerfs ont cédé au courant électrique et ne sont plus capables de ressentir quoi que ce soit.

Le séjour en hôpital psychiatrique devient une longue descente en enfer, où ceux qui en sortent ne le font qu’à la suite d’une lobotomie qui, dans la majorité des cas, détruit à jamais leurs capacités cognitive et leur humanité. Frame elle-même échappe de peu à une telle opération, grâce à une récompense littéraire obtenue pour son premier recueil de nouvelles, The Lagoon.

Dans ce roman, Janet Frame s’attache à redonner une humanité aux êtres croisés lors de ces longues années de solitude et d’isolement. En   racontant leur vie, leurs habitude, leur folie, en leur redonnant un nom, un visage, l’auteur fait justice et réinscrit ces anonymes dans le monde des vivants, les extrait de leur simple condition de fous, d’incapables, d’inutiles. C’est une oeuvre qui, à sa façon, lutte contre le système psychiatrique qui broie les identités au lieu de tenter de les préserver, un hommage à ceux que leurs familles préfèrent oublier, à ceux qui, faute d’aide, finissent par s’oublier eux-mêmes.

(Titre français: Visages Noyés)

Roman lu dans le cadre du challenge Littérature du Commonwealth.

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An Angel at my Table – Janet Frame (1982-1984)

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Bien que je continue à lire autant que d’habitude, le temps me manque dès qu’il s’agit d’en parler sur mon blog. À mon grand regret! Ces mois de novembre et décembre ont été pour le moins chargés en travail, et ce n’est pas près de se calmer. Mais comme le dit si bien ma grand-mère: « ne te plains pas, tu te reposeras quand tu seras morte! » (que répondre à ça?).

Il y a quelques semaines, je me suis donc plongée avec délice dans l’autobiographie d’un de mes auteurs fétiches, Janet Frame. Initialement divisée en 3 romans (To the Is-land, An Angel at my Table et The Envoy from Mirror City), ceux-ci ont été réunis sous le titre An Angel at my Table pour former une oeuvre unique, et fabuleuse. J’ai toujours pris beaucoup de plaisir à lire des biographies et autobiographies, je trouve fascinant le fait d’avoir accès à des petites choses de la vie de nos auteurs favoris, de voir ce qu’il y a derrière tout ce génie. Et bien souvent, ce sont des choses tout à fait normales, banales, mais toujours teintées d’une sorte de poésie…

L’autobiographie de Janet Frame ne déroge pas à la règle. Écrasante de banalité, sa vie comporte pourtant un charme et une particularité incroyables. Son enfance dans la petite ville néo-zélandaise d’Oamaru, qu’elle appelle « my kingdom by the sea », repère ultime et idéal littéraire puisque c’est cette vie normale, banale, que Janet Frame veut mettre dans ses oeuvres. On y lit son enfance, les animaux adoptés, noyés, l’école, la découverte de la poésie et la certitude, toute jeune, qu’elle deviendrait poète. Les années se succèdent, dans une misère ambiante, mais l’amour est bien présent, malgré les difficultés. Un frère épileptique, une soeur aînée qui se noie à la suite d’un problème au coeur, et des années plus tard, une deuxième soeur qui périt exactement de la même façon.

Janet, à la suite d’une dépression, se fait interner. Le diagnostique est sans appel: elle souffre de schizophrénie. Pourtant, elle n’y croit pas. Elle lit beaucoup sur le sujet, en feint les symptômes, puisqu’enfin, la maladie l’aide à s’identifier, à être quelque chose de défini. Plusieurs années après, quelques jours avant une lobotomie, une prix littéraire décerné à son recueil The Lagoon la sauve de l’hôpital psychiatrique. À l’aide d’une bourse, elle part plusieurs années en Europe; en Angleterre, aux Canaries, en Andorre. Elle y découvre la liberté, de vivre, d’écrire. L’amour aussi, et puis la certitude qu’elle ne doit rien faire d’autre qu’écrire, toujours écrire.

L’autobiographie de Janet Frame est une ode à la liberté, qu’elle a tant désirée et si farouchement défendue, tant sa vie toute entière en dépendait. C’est une vie de solitude, à l’autre bout du monde, au milieu de l’Océan Pacifique, à écrire inlassablement. L’oeuvre a été adaptée en film par Jane Campion, dont je ne suis pas très très fan, mais je pense que je ne vais pas tarder à me la procurer malgré tout, histoire de prolonger un peu le plaisir de cette magnifique lecture…

(Titre français: Un Ange à ma Table)

Roman lu dans le cadre du challenge Littérature du Commonwealth.

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Towards Another Summer – Janet Frame (1963)

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Ecrit en 1963 mais publié de façon posthume en 2007, Towards Another Summer fait partie des écrits les plus autobiographiques de Janet Frame. Reprenant l’image de l’oiseau migrateur, auquel l’auteur/narratrice s’identifie, Janet Frame explore les thèmes du déracinement, de l’aliénation, de l’exil et du retour éventuel à un chez soi sublimé, à la fois perdu et toujours désiré.

Grace Cleave, écrivain néo-zélandais exilé à Londres, vit seule et ne fréquente guère de monde. Lorsqu’elle reçoit une invitation à venir passer quelques jours dans le nord de l’Angleterre, Grace doit prendre sur elle pour sortir de sa réclusion volontaire. Maladroite, incapable de s’exprimer clairement, souffrant de n’être pas cohérente avec l’image que les gens ont d’elle en lisant ses ouvrages, sauvage et réservée, Grace affronte ces quelques jours dans une famille où même les enfants semblent se muer en adversaires terrifiants.

La confrontation à autrui est un obstacle permanent au développement et à l’acceptation de soi. Comment faire comprendre aux autres que Grace est, presque littéralement, un oiseau migrateur, avec tout ce que cela comporte d’inhumanité et d’extrême indépendance? Obligée de s’exposer à l’Autre et de composer avec, Grace fantasme celle qu’elle aimerait être en société. Mais la réalité est douloureuse, frustrante, insuffisante, fade. Car à chaque instant, Grace est ramenée à ce passé douloureux en Nouvelle-Zélande, dont elle ne sait que faire.

Hospitalisée dans un établissement psychiatrique, la narratrice en veut à ce pays qui l’a mal diagnostiquée et a ainsi volé tant d’années de sa vie. Chez cet être incomplet, qui a fui la terre maternelle avec l’intention de ne jamais y remettre les pieds, la figure de l’oiseau vient combler le vide. Ne pouvant être qu’une moitié, il faut bien que quelque chose vienne la compléter, même si cela doit être la figure par excellence de la quête perpétuelle d’un ailleurs. Et évidemment, cette quête est vouée à l’échec, puisque tout ailleurs fantasmé et désiré renvoie évidemment à la perte initiale du nid, du foyer, à cet ailleurs que l’on repousse et qui nous appelle pourtant inlassablement.

Le hasard a voulu (mais était-ce vraiment le hasard?) que je lise ce roman au moment où je quittais moi-même la Nouvelle-Zélande après un an là-bas, pour revenir dans mon propre pays. Evidemment, il a fait écho chez moi de bien des façons, et c’est d’autant plus « drôle » que j’ai toujours considéré que ma croix serait éternellement d’être quelque part en voulant perpétuellement être ailleurs. La notion de « chez-soi » est un concept qui est loin d’être toujours acquis et évident, et ce roman dissèque à merveille le sentiment d’inadéquation avec son environnement, et d’inadéquation avec un « chez-soi » dans lequel on ne réside plus, mais que l’on rêve, toujours, constamment…

(Titre français -car oui, le roman est disponible en français youhou!- : Vers l’autre été)

Roman lu dans le cadre du Challenge « Littératures du Commonwealth« 

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