Women writing the West Indies, 1804-1939 – Evelyn O’Callaghan (2004)

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Si je lis des ouvrages critiques ou théoriques de façon quasiment quotidienne, il est vrai que je ne les chronique pas tous. Déjà, parce que ce blog est un espace de détente, et que ces ouvrages sont tout de même synonymes de « boulot ». Mais aussi, parce que certains sont tellement arides ou spécialisés qu’ils n’intéresseraient pas grand monde, et qu’ils sont pour la plupart impossibles à résumer de façon claire et succincte!

Celui-ci en revanche, était une bonne surprise. Pas de langue alambiquée, une thèse claire et bien développée, sur un sujet très marginal mais néanmoins passionnant: on aimerait parfois que tous les chercheurs et intellectuels suivent ce même modèle!

Evelyn O’Callaghan s’interroge ici sur la façon dont les femmes (blanches en grande majorité, pour la seule raison que les écrits de femmes noires à cette époque étaient extrêmement marginaux et qu’il n’en reste presque rien) ont investi littérairement un environnement dont elles étaient originellement exclues, à savoir la colonisation et l’esclavage aux Antilles, à une période où la définition d’une identité « antillaise » commençait tout juste à émerger.

L’auteur observe tout d’abord les différents « profils » de ces personnages féminins, évoqués dans la littérature, comme étant représentatifs de la femme blanche native des Antilles (et donc créole), ou simplement expatriée. Il est étonnant de constater que, bien loin du simple profil de l’ange domestique, confinée à l’intérieur alors que son époux s’occupait de l’extérieur (la plantation et les esclaves), la femme prend des visages parfois tout à fait effroyables. Nous voyons apparaître des sortes de « dégénérées » dont le sang supposé impur (l’angoisse de la miscégénation chez les créoles était omniprésente) les transforme en véritables monstres, voire presque en sorcières flirtant avec les forces obscures du vaudou et autres croyances insulaires.

Il est également question du rapport entre femmes blanches et femmes noires. Si les femmes et les esclaves n’avaient, il est vrai, jamais aucun contact, les servantes noires partageaient l’espace domestique aux côtés des maîtresses blanches. Ceci était bien entendu source d’immenses tensions. Mutineries de domestiques qui refusent de travailler ou mettent un point d’honneur à mal exécuter les tâches qui leurs sont confiées, provocations, menaces, empoisonnements et même risque d’être tuée, la femme blanche se retrouve bien souvent en position d’infériorité vis-à-vis de ses domestiques au sein de son propre foyer. L’angoisse de la mixité, une fois encore s’exprime via le malaise que cause le fait de laisser les nourrices noires allaiter des enfants blancs…

Enfin, l’auteur termine par une étude approfondie de la façon dont les femmes écrivent les Antilles. Eldorado, lieu de perdition source de maladies mortelles, lieu exotique cristallisant les envie d’aventure et d’émancipation de certaines, façon d’échapper à la société anglaise bien trop policée, les Antilles deviennent le réceptacle de tous les fantasmes féminins. Mais surtout, on voit apparaître chez ces auteurs un désir de ne pas inscrire leur prose dans la dialectique habituelle colon/colonisé, soi/autre, mais bel et bien de libérer l’espace caribéen de ces problématiques pour en faire un espace « à elles ».

La position très particulière occupée par les femmes (complices de l’impérialisme mais pourtant maintenues à l’écart de celui-ci), permet de faire surgir des problématiques nouvelles telles que la déliquescence morale qu’induit le colonialisme, et de brosser le portrait d’un empire en plein déclin. Evelyn O’Callaghan confronte ces écrits aux dernières théories sur le post-colonialisme (Benita Parry, Janmohamed, Bhabha, Spivak pour citer les plus connus), afin de déterminer les particularités de ces derniers, et d’évaluer si, et comment, les textes de ces femmes font parler la figure du « subalterne », du colonisé, souvent féminin.

J’ai refermé cet ouvrage en ayant appris plein de nouvelles choses passionnantes (et avec une liste de romans à lire longue comme le bras!), et avec de nombreux nouveaux axes de lecture pour mes futures errances antillaises. A tester très prochainement!

Real & Imagined Women – R.S.Rajan (1993)

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Je ne cesse d’être surprise par la capacité de certains ouvrages théoriques à sembler complètement arides, et à se révéler passionnants. Sous un titre plutôt vague, ce livre étudie une chose plutôt simple: l’écart immense qui existe entre les représentations culturelles et sociales de la femme indienne (qu’elles soient modernes ou anciennes), et la façon dont les femmes elles-mêmes s’emparent de ces représentations « indigènes » pour les subvertir et dessiner par le biais de l’art, leur propre identité.

L’auteur évoque alors des aspects malheureusement inséparables de la vie et de l’identité des femmes indiennes dans l’imaginaire collectif, et surtout dans la construction d’un imaginaire indien: la pratique du sati (mort -volontaire ou non- de l’épouse sur le bûcher funéraire de son époux), le viol, le tabou autour du nom du mari (une femme indienne n’a en effet pas le droit de prononcer le nom de son mari, car cela diminuerait la vie de celui-ci d’un jour à chaque fois), la représentation de la femme indienne « moderne » dans les médias, etc…

A ces croyances non pas populaires mais très répandues (l’épouse commettant le sati le ferait toujours de son plein gré et ne ressentirait aucune douleur; la femme violée se soumettrait volontairement à la répudiation…), Rajeswari Sunder Rajan oppose la réaction artistique de certaines femmes.

Si la subversion ne se fait jamais sur le mode de la confrontation directe (toute tentative de remettre en question des pratiques anciennes présentement glorifiées dans une volonté de contrer l’occidentalisation de l’orient est immédiatement déboulonnée, précisément parce qu’elle est assimilée à l’acte colonial d’interdire des pratiques considérées comme « barbares » par l’oppresseur britannique), elle est tout de même bien présente. Puisqu’il est impossible d’empêcher, même en fiction, le viol, le sati, le meurtre de la femme par son époux dans le but de se procurer une nouvelle dot, ces thèmes sont toujours évoqués. Cependant, et l’auteur l’illustre très bien, ils passent d’une place centrale à une place marginale, et deviennent l’événement traumatique qui va permettre à la femme de devenir un sujet capable de choisir les conséquences que ce drame aura dans sa vie, et non plus un objet passif, à la merci des hommes et des diktats culturels.

Ainsi, si la femme indienne ne se libère jamais totalement du poids de la culture, que sa voix est bien souvent prisonnière du domaine du « domestique », et qu’elle se représente elle-même dans une dialectique de lutte avec le masculin, le simple fait de prendre conscience de soi en tant que sujet doté d’une voix est, pour l’auteur, le premier pas vers une politique qui reste encore à définir.

(Pas de traduction française)

Decolonizing Feminisms – Laura E. Donaldson (1992)

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Si le jargon est impressionnant (j’ai dû m’y reprendre à deux fois), les idées, elles, sont pleines de bon sens. A une époque où le féminisme et ses idées battent leur plein, à l’époque -surtout- d’une sorte de « désir de globalisation » du féminisme, il paraît nécessaire de redéfinir le concept même de féminisme.

Peut-on en effet parler de « féminisme », au singulier? La conscience féministe d’une occidentale blanche de classe moyenne est-il le même que celui d’une femme du Tiers-Monde? La réponse s’impose d’elle-même…Ainsi, Laura E. Donaldson part du postulat que le mot « féminisme » ne peut que s’écrire au pluriel.

Car ce terme, bien qu’il vise à donner l’idée d’une condition féminine unique, dépend d’un grand nombre de facteurs. La classe sociale, bien sûr, mais aussi l’origine, l’âge, le genre, le contexte historique et social etc. Si l’on accepte ces conditions, toute lecture féministe d’une oeuvre devient un véritable champ de mines, où les mines seraient autant d’évidences et de conclusions univoques. Ainsi, selon Laura E. Donaldson, la question du féminisme  repose autant sur le genre que sur des questions raciales et culturelles, et toute forme d’univocité est impossible pour parler de la relation homme-femme, colon-colonisé, ou pour les assimiler entre elles.

Se basant sur des oeuvres aussi « coloniales » que « féministes », l’auteur revient sur nombre de théories canoniques de la critique littéraire féministe. Pour n’en mentionner qu’une, Laura E. Donaldson ré-examine les idées d’une grande théoricienne du post-colonialisme, j’ai nommé Gayatri Spivak. Cette dernière, dans son étude sur Jane Eyre (Three Women’s Texts and a Critique of Imperialism, 1985), assimile l’héroïne éponyme au colon blanc assujettissant la figure de la créole (et donc, de la subalterne) enfermée dans le grenier de Thornfield, Bertha Mason. Epouse de Rochester, sombre et dément double de Jane, sa mort seule garantira l’union des deux personnages « blancs et civilisés ». Selon la lecture de Spivak, Jane devient alors une représentante de l’Empire, et non plus une femme soumises aux codes victoriens du féminin. La critique va plus loin, en assimilant la mort de Bertha par le feu à la pratique indienne du sati, par laquelle une veuve va rejoindre son mari perdu, dans la mort, en s’immolant de son propre chef.

A ceci, Donaldson répond que la lecture de Spivak semble pour le moins culturellement orientée. De plus, il est aisé de faire de Jane, personnage crée au XIXème siècle, une figure de l’impérialisme britannique triomphant. Elle démontre que Jane, bien loin de partager le statut masculin que Spivak lui prête, est une figure de l’indécision, et non de l’auto-détermination. Censée absorber les codes du féminin, Jane n’a de cesse de les rejeter tout en ne parvenant jamais à se libérer du regard phallique des hommes qui l’entourent. Donaldson conclut en arguant qu’à la fin du roman, ce n’est pas l’accession de Jane à un statut « d’égale » de Rochester qui permet leur union, mais bel et bien la diminution physique de Rochester (sa cécité, donc son incapacité à réifier Jane par le biais du regard), qui rend son mariage avec Jane possible.

Ainsi, Laura Donalson examine plusieurs écueils rencontrés par le féminisme: sa lecture univoque des oeuvres féministes ou coloniales, l’importance ou la futilité de prendre en compte le contexte social et historique d’une oeuvre, les adaptations filmiques d’oeuvres, les lectures déconstructivistes ou marxistes, etc…

C’est certes très spécialisé, mais il est facile d’y glaner quelques informations intéressantes sur les oeuvres que l’on aime sans pour autant se plonger dans les grands discours théoriques – et les analyses littéraires ou filmiques de l’auteur sont vraiment très fines et stimulantes!

(Pas de version française à ma connaissance…)