L’adversaire – Emmanuel Carrère (2000)

Lad

Je me suis emparée de ce livre sans grande conviction. Il était entreposé sur une des étagères de mon bureau à l’université, probablement abandonné par un de mes prédécesseurs, en compagnie d’autres ouvrages, formant un tout très hétéroclite. Il ne m’inspirait pas vraiment. Je ne connaissais pas l’auteur, la quatrième de couverture semblait bien trop sensationnaliste pour moi. Mais le fait d’avoir un peu relu en français dernièrement a provoqué chez moi une sorte de boulimie d’autant plus gloutonne que les livres en français sont à Auckland plutôt durs à trouver, surtout quand on ne peut pas en acheter.

Et j’aurais dû me fier à mon instinct. Ce roman retrace un affreux fait divers: celui d’un homme, Jean-Claude Romand, qui a passé plus de 18 ans à se faire passer pour un médecin renommé alors qu’il n’avait en poche qu’une première année de médecine, avant d’exécuter sa femme, ses deux enfants, et ses deux parents.

Je n’ai en soi rien contre les faits divers, j’ai passé mon adolescence plongée dans les livres de Pierre Bellemare, avec ses kyrielles d’assassinats et autres meurtres historiques, et je n’aimais rien tant que de dévorer les « Reader’s Digest » chez mes grands-parents, qui comptaient tous deux ou trois pages intitulées « Drame Vécu », et dans lesquelles il se passait toujours quelque chose d’épouvantable. J’avais d’ailleurs déjà entendu parler de l’affaire Romand, sûrement dans une émission type « Faites entrer l’accusé » (bon mais, entre nous, je suis quelqu’un de tout à fait normal, et de moins bien morbide que ne le laissent imaginer ces quelques lignes!).

Bref, si je n’ai aucun mal à apprécier la valeur informative et/ou historique de certaines émissions ou récits consacrés aux faits divers, je suis bien plus réticente dès qu’il s’agit de m’infliger le récit d’un auteur qui parvient à me manipuler et à me faire avoir de la peine pour un homme que je trouve tout à fait monstrueux. Car dans ce roman, Emmanuel Carrère raconte la façon dont il a suivi la procédure judiciaire, rencontré Romand, correspondu avec lui, et été fasciné par ce personnage qui, selon lui, a vécu un expérience humaine tellement extrême qu’elle l’a touché, et qu’elle nous touche, visiblement, tous (dixit, la quatrième de couverture).

Personnellement, non, je ne suis pas touchée par le « destin » de cette personne, qui n’a rien de tragique au sens grec, puisqu’il est le seul coupable, et non une instance supérieure. Ce n’est pas un agent libre ayant fait des choix réfléchis, c’est un mythomane narcissique qui s’est englué dans ses mensonges, et a préféré abattre sa famille de sang froid plutôt que d’être perçu comme un traître et un menteur.

Et je trouve l’entreprise de l’auteur tout aussi vaine et égocentrique. A quoi bon, si ce n’est pour écrire un roman qui se vendra, puisqu’il titille le voyeurisme  inhérent à l’homme en surfant sur une actualité sinistre? A quoi bon, si ce n’est pour apparaître aux yeux d’un criminel comme « l’homme qui trouve son acte assez important pour en parler »?

A aucun moment Emmanuel Carrère n’innocente, n’excuse Jean-Claude Romand. Mais les circonstances atténuantes ne sont jamais loin et un ersatz de sympathie non assumée plane sur tout le roman. Quand on sait qu’un autre de ses romans est consacré au même personnage, cette obsession commence à devenir inquiétante. J’ai été profondément dérangée par ce roman, et moins par le récit des atrocités commises par le criminel que par l’intérêt de Carrère pour cet individu.

Car pour moi, l’acte même de « romancer » sa vie, d’en faire une oeuvre, est déjà une façon de valider et d’approuver quelque chose – je ne sais pas quoi exactement – dans l’acte commis par Romand. Et on me trouvera peut-être étriquée d’esprit, mais je refuse de cautionner cela.