Old Times – Harold Pinter (1971)

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Voilà une pièce bien curieuse! Je connaissais un peu Pinter pour en avoir joué des extraits lorsque je faisais du théâtre à l’université, mais je n’avais jamais été aussi déroutée par ce que je connaissais de lui! Ce texte m’a fait penser à bien des égards au film Mulholland Drive (si vous l’avez vu, vous comprendrez mieux la bizarrerie dont je parle!), et m’a assez plu pour cette même raison du coup…

Kate et Deeley sont mariés. Assis dans leur salon, ils attendent la venue d’une certaine Anna, une ancienne amie et colocataire de Kate. Une fois Anna arrivée, Deeley et cette dernière se mettent à parler du passé, Kate acquiesce, silencieusement. Ils parlent de l’époque où Kate et Anna vivaient ensemble, Anna raconte comment elle aimait emprunter la lingerie de Kate, comment elle a un jour retrouvé un homme en larmes dans la chambre de Kate, comment un soir, à une fête, elle était assise en face d’un homme qui n’a cessé de regarder sous sa jupe…

L’échange est étrange, Deeley n’est pas censé la connaître, et ne semble pourtant pas dupe. Lorsque Kate décide d’aller prendre une douche, Deeley prend les devants. Anna et elle se seraient déjà rencontrés, à la fameuse soirée. D’ailleurs à cette époque, Anna n’avait de cesse que de ressembler à Kate autant que possible, au point de vouloir usurper son identité. Anna nie tout. Et lorsque Kate sort de la salle de bains, et dit à Anna qu’elle se rappelle l’avoir vue morte…

La pièce se termine sans nous livrer beaucoup plus d’explications. J’ai eu l’impression d’une sorte de schizophrénie, où Kate et Anna seraient un seul et même personnage, véritablement scindé entre le passé et le présent, se racontant sans cesse une histoire afin d’essayer de rationaliser cette personnalité multiple. Une histoire où la jeune Kate timide aurait inventé l’audacieuse Anna, à l’aise avec le désir de Deeley, mais qui a besoin de Kate (d’où l’emprunt constant de lingerie) pour se rendre désirable, un peu comme si Kate échouait à cause d’Anna, et qu’Anna réussissait grâce à Kate…

Je ne sais pas si j’aurai autant de patience pour démêler les fils de cette pièce que pour Mulholland Drive sur lequel j’ai passé des heures à cogiter et à élaborer une théorie (j’étais jeune, j’avais du temps!), mais j’ai aimé me laisser emporter par ce trouble et cette incertitude. J’aime bien que l’on ne me donne pas toutes les clefs, qu’on me laisse dans le flou, que les choses ne soient pas nécessairement résolues. Et là, j’ai été servie!

Pièce lue dans le cadre du Challenge En Scène!

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Antigone – Jean Anouilh (1946)

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Antigone est une tragédie qui m’a toujours beaucoup touchée. J’ai évidemment lu Sophocle, et puis l’adaptation en roman d’Henry Bauchau de 1997. Je n’avais en revanche jamais eu l’occasion de mettre le nez dans la réécriture d’Anouilh, et quel tort!

Antigone est la fille d’Oedipe, et la soeur d’Ismène, de Polynice et d’Etéocle. Elle vit à Thèbes à la cour du roi Créon, son oncle, dont elle doit épouser le fils, Hémon. Avant que Créon n’accède au trône, les deux frères étaient au pouvoir, qu’ils devaient se partager. Ne le supportant pas, Polynice a attaqué son frère, et les deux hommes sont morts dans ce combat fratricide. Traître aux yeux de Créon, Polynice doit pourrir au soleil, de l’autre côté des remparts, et demeurer sans sépulture. Cette seule pensée est insoutenable pour Antigone, bien décidée à enterrer Polynice, de ses propres mains s’il le faut, quitte à mourir pour cela.

Le personnage d’Antigone est la figure même de la femme bravant les interdits, pour une cause morale bien plus forte qu’elle. C’est une figure du renoncement, à la vie, à la loi, au monde des vivants. Car si le corps de Polynice, exposé, hante le monde des vivants de sa présence pourrissante, Antigone, elle, frappée de mort par la loi de Thèbes, est la vivante qui hante le monde des morts. Ce qui me touche particulièrement chez cette héroïne, c’est qu’elle possède des qualités que je qualifierais presque « d’animales ». Le rationnel n’a plus sa place dans l’entêtement insensé d’Antigone qui, presque mécaniquement, inlassablement, retourne près du corps de Polynice, le recouvrir de terre avec ses propres mains, comme si rien d’autre n’importait, n’existait plus.

Anouilh marque particulièrement bien cet aspect, en ne faisant pas d’Antigone la guerrière rebelle qu’on aime souvent voir en elle. La chair de Polynice est inscrite dans sa propre chair à elle, son acte n’est presque plus désespéré tant il semble être déterminé par une sorte d’instinct (non pas de survie, pour le coup), qui laisse sa soeur, Ismène, et le roi, Créon, totalement désemparés.

Jouée pour la première fois en 1944 (la pièce elle-même n’a été publiée qu’en 1946), cette tragédie s’inscrit forcément dans la grande tragédie qu’était en train de vivre l’Europe: la seconde Guerre Mondiale. Anouilh développe considérablement le personnage de Créon, en en faisant, non pas un tyran comme chez Sophocle, mais un homme qui n’a pas choisi d’être là, et tente simplement de faire son travail convenablement même si cela inclut de faire respecter des lois iniques et irrationnelles. Antigone devient une incarnation de la Résistance, qui refuse de courber l’échine devant tant d’arbitraire et d’injustice, et se retrouve sacrifiée comme figure de la dissension politique.

Pièce lue dans le cadre du challenge En Scène!

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The Tempest – William Shakespeare (1610)

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Prospero et sa fille Miranda sont échoués sur une île depuis de nombreuses années. Antonio, le frère de Prospero, a en effet tenté avec l’aide du roi de Naples de se débarrasser de son frère, alors duc de Milan, afin d’usurper son titre. C’était sans compter sur l’aide de Gonzalo, un fidèle conseiller de Prospero, qui a pris soin de remplir la barque de Prospero et Miranda de vivres et d’eau. Les deux personnages ont donc survécu, et ont fait sur l’île de bien étranges rencontres. Caliban, désormais esclave de Prospero, était le fils difforme d’une puissante magicienne, Sycorax, que Prospero a vaincue. Depuis, son fils vit dans la servitude la plus totale, et nourrit une haine grandissante envers son maître. Le personnage d’Ariel, captif de Sycorax, a été libéré par Prospero et est devenu son fidèle homme de main.

A force de lectures, Prospero a lui-même acquis de puissants pouvoirs, et ourdit de se venger de son frère. Il crée alors l’illusion d’une tempête qui brise le bateau sur lequel se trouvent entre autres Antonio, Alonso (le roi de Naples), Sebastian (le frère d’Alonso, qui projette avec Antonio de tuer le roi afin d’accéder au pouvoir) et Ferdinand, le jeune fils d’Alonso.

Prospero projette de laver son honneur en unissant Ferdinand et sa fille Miranda, afin que sa fille regagne le rang qui lui a été volé, en épousant un futur roi. Et comme Prospero a pris soin de séparer en différents groupes les différents naufragés afin que certains en croient d’autres morts, les intrigues se dénouent séparément, selon les souhaits de Prospero. La rébellion de Caliban contre sa personne est déjouée, Ferdinand et Miranda tombent amoureux, et les ducs ainsi que le roi sont confondus.

De façon assez surprenante, la pièce ne se termine pas dans un bain de sang, mais par un pardon général de la part de Prospero qui décide également d’abandonner la magie. Il s’agit de l’une des pièces les plus courtes de Shakespeare, mais également de l’une des plus originale, de par ses thèmes. On y distingue tout d’abord la passion que suscitait la découverte du Nouveau Monde, à travers le personnage de Caliban, le natif difforme, sauvage et de fait inférieur. Le thème de la magie, même si elle n’est pas inédite chez Shakespeare, permet des rebondissements infinis et fait de cette pièce quelque chose d’éminemment onirique.

Ce qui est intéressant, c’est aussi de constater à quel point cette oeuvre de Shakespeare a inspiré des auteurs contemporains, notamment dans le domaine féministe et post-colonial. La dialectique homme/femme ou maître/esclave a inspiré des auteurs tels qu’Aimé Césaire, George Lamming ou Edward Braithwaite, qui l’ont ré-adapté à des problématiques plus actuelles.

(Titre français: La Tempête)

Lecture faite dans le cadre du challenge En Scène!

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