The Windeater – Keri Hulme (1986)

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Cette chronique risque d’être bien courte, tant ce recueil de nouvelles me semble impossible à contenir parfaitement dans un seul article général…

Keri Hulme est assurément l’un des auteurs les plus singuliers qu’il m’ait été donné de lire. Et l’un des plus mystérieux aussi. Je l’ai découverte en Nouvelle-Zélande bien sûr, même si son Booker Prize 1985 l’a rendue visible aux yeux du monde entier avec le roman The Bone People (un vrai chef d’oeuvre, chroniqué ici), elle qui déteste le feu des projecteurs. J’avais alors pris une claque magistrale, tant ce roman est fabuleux et atypique. Et c’est d’autant plus frustrant que The Bone People est le seul roman de Hulme; j’ai donc du essayer de mettre la main sur l’un de ses deux recueils de nouvelles, The Windeater.

Encore une fois, je m’attendais à tout sauf à ça. Aucune continuité, ni dans le ton, ni dans la forme. Des nouvelles réalistes, des nouvelles fantastiques, des nouvelles qui ressemblent davantage à de la poésie, d’autres qui prennent la forme d’un script. Un seul point commun, une cruauté terrible. La vie humaine est bien peu de chose, pour Hulme. La vie tout court d’ailleurs, car même les animaux ne sont pas épargnés. Et l’humain lui aussi est cruel, carnassier, prédateur, sanguinaire, à l’image de la narratrice anciennement internée de la nouvelle « Kiteflying Party at Doctor’s Point », qui d’un habile coup de cerf-volant, percute volontairement une enfant.

On referme ce recueil comme on émerge d’une série de rêves disparates et décousus, absurdes et pourtant si poétiques dans leur absurdité. La langue de Hulme est fabuleuse, elle jouit d’une liberté phénoménale. J’y retrouve ce que j’avais tant aimé dans The Bone People, à savoir le côté écorché, la rugosité, l’inhospitalité; le scalpel qui tranche dans les chairs humaines à la recherche du plus laid. Et qui y trouve, bien souvent, le plus beau.

Recueil lu dans le cadre du challenge Littérature du Commonwealth.

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Ten Little Indians – Sherman Alexie (2004)

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Ma découverte de la littérature des Indiens d’Amérique s’est faite complètement par hasard, lorsque j’ai emprunté un ouvrage à la bibliothèque sans en lire le résumé, pensant qu’ils s’agissait d’Indiens d’Inde (j’aime vivre dangereusement!)! Cela faisait un long moment que je voulais découvrir cette littérature, mais je ne cessais de repousser ce moment, faute de temps pour lire des choses qui me font vraiment envie (damn you, la thèse…). Double et heureuse surprise, donc, puisqu’il s’agissait en plus d’un recueil de nouvelles, genre que j’affectionne tout particulièrement.

Je l’ai lu il y a un peu trop longtemps maintenant (début décembre me semble t-il) pour m’en souvenir avec autant de précision que je le souhaiterais mais j’ai en revanche la certitude d’avoir passé un moment absolument exquis en compagnie de ce nouvel auteur, sur lequel j’ai lu beaucoup de choses très engageantes. J’y ai retrouvé des particularités que j’aime beaucoup en temps normal dans les littérature postcoloniales, notamment la sagesse et une certaine dimension spirituelle, très apaisantes et étonnamment rafraîchissantes.

Mais surtout, j’y ai découvert un auteur absolument hilarant, et une façon de traiter de sujets parfois douloureux (notamment la situation des Indiens aujourd’hui, paupérisés, pour la plupart sans éducation, parfois alcooliques, souvent clairvoyants sur leur propre situation) avec un humour qui m’a réellement fait rire en pleine lecture, de ce rire à la fois spontané et attendri par l’autodérision d’un peuple qui connaît les défaut d’autrui mais connaît avant tout les siens.

D’autres romans écrits par des Indiens d’Amérique m’attendent sagement sur les rayonnages de ma bibliothèque, attendant surtout le moment où enfin, je serai libre de lire simplement par plaisir, et plus uniquement par devoir…(mais ce n’est pas pour tout de suite!)

The Lagoon – Janet Frame (1951)

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Avec Jean Rhys et Anita Desai, Janet Frame est le troisième et dernier auteur sur lequel je travaille dans le cadre de ma thèse. Et, cela va sans dire, je l’aime énormément (c’est même au-delà de ça, pour être franche!).

The Lagoon est la première oeuvre que j’aie lue de Janet Frame, et ce fut un coup de foudre immédiat. Comme je suis en train de relire toutes les oeuvres sur lesquelles je travaille, je me suis dit que j’allais vous en faire profiter.

Janet Frame est néo-zélandaise, et est avec Katherine Mansfield un monument de la littérature nationale kiwi. Internée en hôpital psychiatrique à 21 ans pour schizophrénie, elle y passera huit ans, à subir des traitement tous plus inhumains les uns que les autres (électrochocs et compagnie). Ce recueil de nouvelles, The Lagoon, paraît alors qu’elle est toujours internée. C’est d’ailleurs cette publication qui la fera échapper de peu à la lobotomie…Le tout pour découvrir, quelques années après, qu’elle avait été mal diagnostiquée, et ne souffrait nullement de schizophrénie – ne souffrait de rien du tout d’ailleurs. Imaginez un peu…

Ce recueil réunit 24 nouvelles, d’une apparente simplicité totalement désarmante. Certaines nouvelles ne font pas plus de deux pages, beaucoup traitent de l’enfance, dépeignent des petits instants dans la vie de gens qui n’ont rien d’exceptionnel, ou bien s’attachent à narrer de la même façon des « instantanés » de la vie de personnes enfermées en hôpital psychiatrique. Si les nouvelles elles-mêmes ne sont pas à proprement parler autobiographiques, on ne peut nier que Janet Frame s’inspire en partie de son expérience personnelle: son enfance dans la petite ville côtière d’Oamaru, ses années d’enfermement, la mort par noyade de sa soeur Myrtle…

Mais ces inspirations ne lui servent nullement à s’apitoyer, et lui procurent en réalité des thèmes qui peuvent tout aussi bien s’appliquer à la réalité d’un ancien pays de la couronne britannique, qui commence tout juste à essayer de trouver sa propre voix. Nous retrouvons donc des sujets comme le centre et la périphérie, l’intérieur et l’extérieur, la marge. L’enfance sert souvent à montrer ce moment où d’individu innocent, l’enfant accède à l’expérience et donc au monde adulte – tout comme ce pays qui accède à une toute nouvelle maturité. L’enfermement en hôpital psychiatrique procure à Janet Frame un cadre pour évoquer la question de la marginalité, personnelle ou créative.

Le style, très expérimental, surtout au niveau de la narration, peut paraître très déroutant. Mais les petites épiphanies qui illuminent la fin des nouvelles sont admirables de subtilité et de vérité. Dans ces nouvelles, nous nous retrouvons plongés dans ces petits moments en apparence anodins où l’individu se retrouve face à lui-même, se découvre, où fait l’expérience d’une réalité bien plus noire que ce qu’il croyait. Ou, au contraire, nous assistons à des prises de pouvoir (souvent par le biais de la narration), d’individus maintenus dans la marge, qui regagnent en humanité par le biais de leur voix.

Il s’agit de l’un des plus beaux ouvrages que j’aie jamais lus, et après une bonne dizaine de lectures, je reste émue et émerveillée à chaque relecture de certaines nouvelles (Jan Godfrey, Keel and Kool, The Park, Swans, The Lagoon…), qui parviennent à évoquer ce qui fait à la fois la beauté et le tragique de l’existence.

(Titre français: Le Lagon et autres nouvelles)